Spécialisée en technologies de l’information (TI), Suzanne Rivard est l’une des professeures les plus prolifiques dans son domaine avec, à son actif, plus de 200 publications. Bien qu’elle ne le perçoive pas ainsi, elle a littéralement brisé le plafond de verre dans ce milieu où les femmes se font plutôt rares. Rencontre avec une coureuse de fond.

01Quel genre d’enfant étiez-vous ?

« Sage, mais parfois surprenante. Pour illustrer, lorsque j’avais environ trois ans, mon frère aîné prévenait ainsi ses amis : “ Faites attention, Suzanne est douce, mais quand elle n’est pas contente, elle mord ! ” (Rires.) J’étais d’ailleurs tellement sage que mes parents étaient toujours surpris de me voir faire des coups pendables. Ma curiosité de vivre l’expérience l’emportait sur l’interdiction. Comme cette fois où j’ai croqué dans une décoration de Noël en forme de pomme parce qu’elle avait l’air tellement délicieuse ou encore celle où j’ai collé ma langue sur du métal froid… en Abitibi ! Juste à y penser, ma langue brûle encore… (Rires.) »

02Difficile, pour une femme, de faire de la recherche en TI ?

« En toute honnêteté, je n’ai jamais vraiment souffert de cette situation, même si j’ai toujours évolué dans des milieux majoritairement masculins. Lors de mon bac à HEC Montréal, nous étions 30 filles pour 400 garçons. C’est peut-être parce que j’ai été élevée par une femme qui a travaillé toute sa vie, un modèle plutôt rare à l’époque. Dans mon esprit, il allait de soi que j’allais faire une carrière. Ma nature non compétitive m’a sûrement aussi beaucoup servie. Si j’aspirais au dépassement, c’était pour atteindre des objectifs personnels, et non par esprit de compétition. »

Suzanne Rivard

Flèche droite blanche

MINIBIO

  • Lieu de naissance : Amos (Abitibi)
  • Rang dans la famille : cadette de deux enfants (un frère)
  • Statut social : mariée, deux filles (41 et 36 ans) et 4 petits-enfants
  • Formation :
    • • MBA, HEC Montréal
    • • Ph. D. en systèmes d’information, Université Western Ontario
  • Champ d’intérêt principal : gestion stratégique des technologies de l’information
  • Distinctions : membre de la Société royale du Canada et doctorat honorifique de l’Université d’Aix-Marseille (France)
03Avez-vous l’impression d’avoir brisé le plafond de verre ?

« Je n’ai jamais eu cette impression. Bien évidemment, j’ai travaillé fort, mais je n’ai jamais souffert d’inégalités ou de discrimination, comme ça a été le cas pour bien d’autres femmes de ma génération.Il faut dire que j’ai eu une chance inouïe en matière de conciliation travail-famille. Alors que je rêvais de faire un doctorat, mon mari souhaitait pouvoir vivre l’expérience d’élever des enfants. Ainsi, jusqu’à ce que nos filles aillent à l’école, il est resté à la maison. Ce choix nous a grandement facilité la vie ! »

04Quels mots vous décriraient le mieux ?

« Engagée, responsable, passionnée, résiliente… Je m’investis à 100 % dans tout ce que j’entreprends, et ce, dans toutes les sphères de ma vie : ma famille, mon travail et même mes loisirs. Le proverbe “Cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage”me décrit aussi très bien. J’aime les défis qui exigent de l’endurance et de la persévérance, ceux qui m’amènent à surmonter plusieurs obstacles avant de franchir le fil d’arrivée : faire un doctorat, publier un article dans une revue de catégorie A+, courir un demi-marathon… Pour y parvenir, il faut travailler ou s’entraîner pendant des mois. »

05Une passion particulière ?

« J’ai trois grandes passions dans la vie : ma famille – la plus grande –, mon travail et la course à pied. Je me suis découvert un amour fou pour ce sport il y a une quinzaine d’années. Et pourtant, je ne suis pas de nature très sportive. Lorsque mes filles venaient au chalet, elles couraient autour du lac. Moi, je le faisais en marchant, et ça m’apparaissait alors immense de courir 4,5 km. Puis, j’ai commencé un programme d’entraînement. Graduellement, j’ai augmenté les efforts. Quelques années plus tard, j’ai visé les 10 km, puis, un pas devant l’autre, je suis passée au demi-marathon. »

06Une leçon que la vie vous a apprise ?

« J’adore jardiner. J’ai même gagné quelques prix dans mon quartier. Mais quand j’ai débuté, rien ne poussait dans ma cour, c’était une catastrophe ! J’avais un terrain ombragé sur lequel je m’obstinais à vouloir faire pousser des fleurs pour zone ensoleillée. Puis, un jour, je me suis vue en train de faire la même erreur avec une étudiante au doctorat : lui imposer un terreau qui ne l’aiderait pas à grandir. Le jardinage m’a amenée à changer mon approche. Aujourd’hui, je ne cherche plus à imposer un moule à mes étudiants : je m’applique plutôt à les aider à exploiter pleinement leurs forces et leurs talents. »

07Un défaut pour lequel vous n’avez aucune tolérance ?

« J’ai beaucoup de mal à tolérer le manque de civisme, ça m’irrite au plus haut point. Par exemple, les personnes qui arrivent toujours en retard sans se soucier des autres (au point où je peux arrêter un cours pour le mentionner), celles qui ne respectent pas les files d’attente, qui nous coupent de façon cavalière sur la route et, surtout ces temps-ci, celles qui ne respectent pas les consignes sanitaires et qui, au nom de leurs libertés individuelles, mettent la vie des autres en danger. Je ne comprends pas ce manque de solidarité. »

08Le plus difficile en ces temps de COVID ?

« Ne pas pouvoir voir mes filles et mes petits-enfants, même à travers une fenêtre ou à deux mètres, car ils habitent très loin : une sur l’Île de Vancouver et l’autre en Asie. Mon deuxième petit-fils est né le 8 mars à Singapour, quelques jours avant le premier confinement au Québec. Je ne voyais pas le jour où j’allais pouvoir le serrer dans mes bras. Pendant des mois, j’ai trouvé ça très difficile à vivre alors qu’aujourd’hui, chaque minute sur FaceTime est devenue un véritable délice. Comme quoi nos attentes changent. La résilience l’a emporté sur l’ennui. »

09Une personne qui vous a inspirée ?

« Ma grand-mère qui, après avoir tout perdu lors de la crise de 1929 – alors qu’elle venait d’un milieu relativement aisé –, s’est retrouvée dans un camp de bûcherons en Abitibi avec cinq enfants. La famille s’est ensuite installée sur une terre qu’ils ont défrichée et sur laquelle elle a élevé 17 enfants. Toute sa vie, cette femme a fait montre d’un courage et d’une résilience incroyables. Et le plus inspirant, dans tout cela, c’est que, malgré toutes les épreuves qu’elle a traversées, elle est demeurée souriante et sereine jusqu’à la fin de sa vie. »

10Où vous voyez-vous dans cinq ans ?

« Je n’en ai aucune idée. Je n’ai jamais fait de plan à long terme. Il se peut que je sois à la retraite comme il est aussi possible que je travaille encore, car j’ai toujours du plaisir à le faire. En ce temps de pandémie, j’en suis plus à souhaiter qu’à planifier… Ainsi, d’ici cinq ans, j’espère que j’aurai eu très souvent l’occasion de voir mes enfants et mes petits-enfants. Je souhaite aussi avoir bientôt le plaisir de me promener en pleine foule sans craindre d’être contaminée et de serrer dans mes bras tous ceux que j’aime, en toute insouciance. »