Projections, perceptions et préoccupations : des experts se prononcent

Automne 2021 - VOL. 20, N° 1
Dossier cap sur 2041

Projections, perceptions et préoccupations

Des experts se prononcent

Par Liette D'Amours

Quelles grandes tendances marqueront les 20 prochaines années? À quels défis serons-nous principalement confrontés? Que faire pour nous préparer à ces changements? Pour souligner son 20e anniversaire et débattre de ces questions, HEC Mag a réuni huit experts issus d’horizons divers.

La finance verte : un mouvement enclenché

Au sortir de cette crise sanitaire, les experts regroupés aux fins de cet exercice se sont montrés à la fois préoccupés et optimistes. D’un commun accord, ils ont pointé les enjeux environnementaux et sociaux comme étant les principaux défis à surmonter non seulement pour le Québec, mais aussi pour l’ensemble de l’humanité. Il semble aussi que nous devrons nous habituer à ces épidémies, qui vont très certainement se succéder.

Ainsi, les incendies, canicules, inondations et ouragans qui se multiplient à l’échelle planétaire les inquiètent plus que jamais, et à ce chapitre, une évidence s’impose : nous n’avons plus le choix d’agir.

Anne-Marie Hubert, leader, Est du Canada, chez EY Canada, résume bien les craintes exprimées par plusieurs : « Nous sommes actuellement confrontés à du jamais-vu : relance économique dans un contexte de crise sanitaire, surendettement monstre des gouvernements, hausse de l’inflation, des inégalités sociales et des catastrophes naturelles, innovation numérique qui réjouit et, à la fois, suscite des questionnements… En parallèle, nous faisons aussi face à un grand déficit de confiance envers les gouvernements et les entreprises. D’où la nécessité d’unir nos forces et de collaborer pour créer ensemble de la valeur. »

À ce chapitre, de grandes tendances se profilent à l’échelle mondiale, notamment du côté de la finance, qui se veut de plus en plus durable. Pas nécessairement par vertu, mais parce que les changements climatiques et les inégalités sociales sont devenus un risque et engendrent des coûts. Des accords se signent dans les hautes sphères. De nouveaux critères s’établissent pour évaluer les pratiques des investisseurs, des entreprises et même des gouvernements, afin qu’ils tiennent compte des enjeux environnementaux et sociaux.

« Quand, lors du G7 [de juin 2021], les ministres des finances et les banques centrales déclarent qu’il est temps de passer à l’action en matière d’économie verte et responsable, c’est signe que les règles du jeu changent et que l’argent suivra », soutient Anne-Marie Hubert. Des normes de divulgation sur le climat sont attendues d’ici 2022 et celles sur le capital humain devraient suivre en 2023. Le mouvement est donc bel et bien enclenché. « Si nous avons les bons incitatifs, c’est-à-dire un bon cadre réglementaire et une bonne classification des politiques publiques, nous parviendrons à gérer les risques et à réaliser cette transition essentielle de nos économies et de nos sociétés », croit-elle. « La question n’est plus de savoir si ça va se faire, mais jusqu’où nous aurons le courage d’aller », renchérit Jacques Nantel, professeur émérite à HEC Montréal. 

Anne-Marie Hubert, leader, Est du Canada, EY Canada
Anne-Marie Hubert, leader, Est du Canada, EY Canada
Jacques Nantel, professeur émérite à HEC Montréal
Jacques Nantel, professeur émérite à HEC Montréal
Mia Homsy, PDG, Institut du Québec
Mia Homsy, PDG, Institut du Québec

« Du côté des finances publiques, il n’existe pas encore de mécanismes clairs et reconnus pour évaluer le coût réel de notre inaction face aux changements climatiques, déplore Mia Homsy, PDG de l’Institut du Québec. Il est donc difficile, pour les gouvernements, d’en chiffrer tous les impacts et d’avoir cette vue transversale nécessaire à la prise de décisions cohérentes. Par exemple, quel est le coût d’une industrie polluante sur la santé publique ou encore celui d’une aide accordée aux victimes de catastrophes naturelles? Toutefois, puisqu’il y aura indéniablement un prix à payer, pourquoi ne serions-nous pas plus proactifs, en investissant dès maintenant dans le changement de nos pratiques? »

De grandes tendances se profilent à l’échelle mondiale, notamment du côté de la finance, qui se veut de plus en plus durable.
Henri-Paul Rousseau, professeur associé à HEC Montréal et professeur invité à l'École d'économie de Paris
Henri-Paul Rousseau, professeur associé à HEC Montréal et professeur invité à l'École d'économie de Paris
Luc Sirois, innovateur en chef du Québec et professeur associé à HEC Montréal
Luc Sirois, innovateur en chef du Québec et professeur associé à HEC Montréal

L’éducation en réponse aux clivages

Nombre d’experts se sont aussi montrés très inquiets face aux inégalités et aux clivages sociaux et économiques que la révolution technologique accentue. « Un écart croissant se creuse entre, d’une part, la complexité des faits, les découvertes scientifiques et le potentiel extraordinaire des nouvelles technologies et, d’autre part, la mosaïque d’opinions et de théories complotistes et simplificatrices qui montent en puissance sur les réseaux sociaux, note Henri-Paul Rousseau, professeur associé à HEC Montréal et professeur invité à l’École d’économie de Paris. Cette perte de confiance de la population envers ses leaders – gouvernementaux, scientifiques et d’affaires – se traduit par une grande noirceur qui s’installe. C’est pourquoi il s’avère plus qu’essentiel d’investir dans l’éducation pour prévenir l’analphabétisme numérique et scientifique. Contrairement à toutes les révolutions, la révolution numérique entraîne des choix lourds de conséquences : qu’allons-nous robotiser comme tâches? À qui confierons-nous les décisions stratégiques? D’où l’importance de se doter de lignes directrices pour prendre les décisions les plus responsables et de former des travailleurs compétents. »

«  Il s’avère plus qu’essentiel d’investir dans l’éducation pour prévenir l’analphabétisme numérique et scientifique. »

– Henri-Paul Rousseau

« Tous s’entendent pour dire que les progrès économiques passeront par la révolution 4.0, mais pour qu’elle ait lieu et qu’elle soit inclusive, une masse critique de gens doivent être adéquatement formés et avoir les compétences nécessaires, ajoute Mia Homsy. Déjà, selon les données colligées par l’OCDE, plus de 40 % de la population québécoise n’a pas le niveau de littératie nécessaire pour comprendre des instructions le moindrement complexes; imaginez ce que ce sera dans les années à venir, lorsque les technologies progresseront encore plus rapidement! Comme société, il est donc impératif de miser sur l’éducation, tant de base que tout au long de la vie. Dans cette optique, contrer le décrochage scolaire est incontournable. S’il est une certitude que j’ai face à ce monde en mouvance, c’est bien la nécessité de s’éduquer. »

« Toutefois, si on veut qu’il y ait plus de Québécois instruits, il faudra aussi se préoccuper du traitement que l’on réserve aux instituteurs des niveaux primaire et secondaire, poursuit Jacques Nantel. À mon avis, il serait plus stratégique et plus intelligent d’investir dans la base. Or, actuellement, le salaire annuel de base d’un professeur d’université, qu’il publie ou non, se situe autour de 150 000 $, alors que celui d’un instituteur est presque quatre fois moindre. Un jour, il faudra avoir le courage de renverser cette situation et d’investir dans notre relève. » Aux yeux de plusieurs, cette profession n’est pas suffisamment valorisée, et nous aurions intérêt à nous inspirer de ce qui se fait à cet égard dans les pays scandinaves.

Luc Sirois, innovateur en chef du Québec et professeur associé à HEC Montréal, va encore plus loin : « Notre système d’éducation continue de former les futurs employés d’un siècle révolu, alors qu’on a besoin d’innovateurs et de créateurs pour bâtir le Québec de demain, soutient-il. On forme trop souvent dans la conformité, on punit les erreurs, on inculque encore de s’asseoir, d’obéir et d’être sages, alors que notre société a besoin d’audace pour se transformer. Certains professeurs et directions d’école comprennent ces enjeux et favorisent le développement de nouvelles compétences, mais ces initiatives sont encore trop marginales. »

Même constat pour l’enseignement supérieur où, selon nos experts, le développement de l’innovation et de la créativité doit désormais faire partie des cursus de base. Dans ce monde en constante évolution, les décideurs ne doivent pas seulement apprendre à gérer le changement et à le voir venir : ils doivent aussi et surtout savoir le susciter. Quelles autres compétences doivent-ils développer pour y parvenir? L’esprit critique, l’agilité, le jugement, l’empathie, la collaboration et l’ouverture d’esprit.

Pour Ravy Por, directrice exécutive, Intelligence artificielle et Technologies émergentes chez KPMG, une chose est certaine : « Nous serons de plus en plus submergés par les données et plongés dans des cyberunivers. Les personnages générés par ordinateur se feront plus présents et l’informatique quantique prendra définitivement son envol. Toutes ces nouvelles percées multiplieront les menaces informatiques et exigeront une main-d’œuvre spécialisée toujours à l’affût des nouvelles technologies. »

Ravy Por, directrice exécutive, Intelligence artificielle et Technologies en émergence, KPMG
Ravy Por, directrice exécutive, Intelligence artificielle et Technologies en émergence, KPMG
Vincent Dumez, directeur des partenariats communautaires, Faculté de médecine de l'Université de Montréal et leader de l'initiative Patient partenaire
Vincent Dumez, directeur des partenariats communautaires, Faculté de médecine de l'Université de Montréal, et leader de l'initiative Patient partenaire
Louise Murray, PDG, Lemuria Dreamer (Californie)
Louise Murray, PDG, Lemuria Dreamer (Californie)

Quelques projections

Contrairement aux projections passées, rien ne laisse donc présager que nous travaillerons moins dans le futur. « Notre contribution se fera toutefois davantage sur le plan de la réglementation ainsi que de l’éthique algorithmique et technologique, prédit Ravy Por. Comme les lois prennent beaucoup de temps à être adoptées, notre défi sera de ne pas nous laisser dépasser par la vitesse du développement. »

Il faudra aussi surveiller l’impact de cette révolution numérique sur la santé des citoyens. « Les Canadiens disposent déjà de 170 000 applications numériques pour gérer leur santé, s’autodiagnostiquer et faire des choix. Ces outils peuvent s’avérer d’incroyables leviers pour inciter les gens à mieux prendre soin de leur santé, mais sans encadrement, les dérapages sont aussi possibles, soutient Vincent Dumez, directeur des partenariats communautaires à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal et leader de l’initiative Patient partenaire. Nous sommes d’ailleurs un peu en retard de ce côté. En parallèle, les GAFAM se positionnent pour contrôler les trajectoires de soins de A à Z, de façon extrêmement opportuniste. Des soins virtuels sur lesquels nos gouvernements risquent de perdre totalement le contrôle. »

Par ailleurs, cette perte de confiance envers la science pourrait aussi avoir de graves conséquences sur la santé publique, poursuit Vincent Dumez. « Selon une récente étude, une majorité de gens font désormais plus confiance à leur famille et à leurs amis pour leurs choix de santé qu’aux professionnels du domaine. »

«  La transformation des institutions passera par des projets en marge où le développement se fera sans contraintes et en accéléré. »

– Luc Sirois

Face à toutes ces menaces, comment éviter que s’accentue le décalage entre le temps de réaction des institutions et la vitesse à laquelle les changements surviennent? « Cette question m’habite au quotidien, admet Luc Sirois. Transformer un système aussi vaste et complexe constitue un chantier titanesque. Alors que certains chercheurs croient que les milieux qui ne parviendront pas à évoluer disparaîtront, comme les dinosaures, je crois, pour ma part, que la transformation des institutions passera plutôt par des projets en marge où le développement se fera sans contraintes et en accéléré. En santé et en éducation, par exemple, il serait à mon avis plus avantageux de se doter d’espaces d’expérimentation pour développer et tester les innovations, afin de les déployer par la suite sur une plus grande échelle. »

Pour susciter cette indispensable innovation tant technologique que sociale, le gouvernement du Québec a procédé à un vaste exercice de consultation en vue d’élaborer la nouvelle stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation qui sera déployée au printemps 2022. Près de 1 000 organismes et entreprises ont été rencontrées pour en définir les grandes orientations. De cette stratégie découleront des actions concrètes et des ressources financières importantes pour les cinq prochaines années.

Tous les experts s’entendent pour dire que le Québec dispose de plusieurs atouts pour faire face aux enjeux qui l’attendent. « La pandémie de COVID-19 nous a montré que si nous le voulons, nous pouvons rapidement passer à l’action et trouver des solutions; il n’en tient donc qu’à nous de continuer sur cette lancée », soutient Luc Sirois.

« Au Québec, nous avons déjà l’expérience du travail collectif et du filet social. Alors, si nous travaillons ensemble, nous avons tout le potentiel nécessaire pour relever les défis à venir », conclut Henri-Paul Rousseau.

Illustration : Adobe Stock

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