Lorsque Charles Emond a pris la barre de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) en janvier 2020, bon nombre d’économistes avaient beau redouter depuis un moment l’imminence d’une crise financière, aucun ne pouvait alors prévoir qu’elle serait provoquée par une pandémie d’une ampleur et d’un impact sans précédent. Du jamais-vu !

Charles-Emond

Photo : CDPQ

Flèche droite blanche

MINIBIO
CHARLES EMOND

Président et chef de la direction
Caisse de dépôt et placement du Québec
48 ans B.A.A. 1994
ENGAGEMENT : membre du conseil d’administration de l’Orchestre symphonique de Montréal; activement impliqué auprès de Centraide, de la Fondation CHU Sainte-Justine et de la Société canadienne du cancer

« Cette crise sanitaire est une première pour tout le monde : les gouvernements, les investisseurs et les entreprises, affirme d’entrée de jeu Charles Emond. Elle n’a rien d’une crise économique classique : elle a des répercussions sur notre économie, mais elle évolue de façon très différente, à des moments et à des endroits fort différents. Or, comme la nécessité est mère de l’invention, elle nous contraint à faire les choses autrement, à adopter de nouvelles approches. »

À titre d’exemple, à l’inverse des crises économiques précédentes, celle que nous traversons a plutôt propulsé les titres technologiques en Bourse, en raison de la plus grande adoption des TI que la pandémie a suscitée. « Elle nous a même projetés plusieurs années en avant, contribuant ainsi à l’évolution de la numérisation de l’économie au sens large. » Du coup, on ne s’éduque, ne travaille et ne consomme plus de la même façon. Comme investisseur, la CDPQ doit donc prendre en compte ces nouvelles pratiques et leur impact sur notre monde.

Ainsi, pour la Caisse, les technologies ne sont plus juste un secteur d’investissement, mais aussi un aspect à considérer dans les actifs qu’elle détient déjà, car, plus que jamais, les TI peuvent s’avérer soit un accélérateur si elles sont bien intégrées aux entreprises, soit un risque qui met en péril les modèles d’affaires si elles sont ignorées. « Toute cette mouvance nous amène à devenir de plus en plus agiles dans nos prises de décision et les technologies sont un exemple parmi tant d’autres », précise le président.

Miser sur l’agilité

Et comment s’exprime cette agilité à la CDPQ ? « Bien qu’à titre d’investisseur de long terme, nous devons toujours garder à l’esprit qu’une stratégie doit reposer sur des principes et des convictions qui ne doivent pas changer au gré du vent, dans la situation actuelle, il est devenu tout aussi essentiel de se laisser une certaine marge de manœuvre pour pouvoir s’ajuster en cours de route, car l’avenir est parsemé d’inconnues », estime le président.

Autre bel exemple de cette agilité : une enveloppe de 4 milliards de dollars mise à la disposition des entreprises québécoises temporairement affectées par la crise, pour répondre à leurs besoins de liquidités et soutenir leur relance. Élaborée au creux du marché boursier, cette initiative a été lancée en quelques jours par des équipes sur le terrain.

Cette crise donne-t-elle davantage le droit à l’erreur ? Dans le feu de l’action, nombre d’entreprises ont dû effectuer des changements en accéléré, quitte à devoir corriger le tir par la suite. « Dans les circonstances, la quête de la perfection pourrait, en effet, devenir notre pire ennemie, reconnaît le président. Comme il s’agit d’une première pour tout le monde, il n’existe malheureusement pas de recette éprouvée. D’où l’importance d’avoir un biais pour l’action tout en misant sur un processus rigoureux. Chose certaine, il m’apparaît important, pour rassurer et mobiliser les troupes, de se doter d’un plan d’intervention en cas de crise. » La pire chose à faire, selon lui, serait d’entamer le débat en pleine tempête.

Comment mobiliser et responsabiliser ses employés en contexte de télétravail ? Les mandats, les objectifs et les défis doivent être clairement définis, et ce, sans complaisance. Pour ce faire, la communication interne doit jouer un rôle central. « Il faut surtout ne jamais perdre de vue pourquoi on existe, et encore plus en cette période d’incertitude, soutient Charles Emond. À la Caisse, nous sommes là pour faire fructifier les économies que les Québécois nous confient, tout en contribuant au développement économique de la province. »

Édifice Jacques Parizeau

Flèche droite blanche

LA CAISSE DE DÉPÔT ET PLACEMENT DU QUÉBEC (CDPQ)
EN BREF

Fondée en 1965
1 285 employés répartis dans 12 bureaux à travers le monde
Mandataire exclusif pour la majorité des régimes de retraite et d’assurance publics et parapublics du Québec
Actif net de 333 G$ au 30 juin 2020
Présente dans plus de 60 pays pour générer des rendements durables
Plus de 40 déposants publics et parapublics

Un cercle vertueux

Quel rôle la CDPQ entend-elle jouer au cours de cette crise ? Privilégiera-t-elle le rendement à tout prix ? « Il faut savoir que la CDPQ misait déjà sur du capital constructif pour se différencier, tant au Québec qu’à l’étranger, précise Charles Emond. Ce capital patient vise justement à soutenir la croissance des entreprises que nous avons en portefeuille, tout en les incitant à générer des rendements plus durables. Donc, bien avant la crise actuelle, nous avions fait la preuve qu’un investissement peut être à la fois responsable et rentable. » Depuis 2017, la Caisse s’est même fixé des cibles mesurables et ambitieuses pour accroître ses actifs verts, réduire l’empreinte carbone de son portefeuille et devenir carboneutre d’ici 2050. « La pandémie n’a fait que renforcer nos convictions à ce chapitre et nous inciter à poursuivre sur cette lancée avec encore plus d’intensité. »

Ainsi, pour la CDPQ, accompagner une entreprise ne signifie pas juste l’aider à devenir plus performante en intégrant, par exemple, des technologies à son modèle d’affaires ou en misant sur la R-D, mais aussi l’inciter à se préoccuper des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans sa gestion. « Nous ne le faisons pas seulement pour être vertueux, mais parce qu’adopter une vision plus holistique s’avère la meilleure chose à faire tant pour notre planète que pour les rendements. » Car, dans une perspective sur le long terme, il y a toujours un prix à payer quand on ignore certains facteurs comme les changements climatiques ou la responsabilité sociale des entreprises. « Nous voulons donc être un partenaire financier qui peut faire preuve de créativité et d’avant-gardisme dans la résolution des problèmes. »

Les investissements de la Caisse sont actuellement très axés sur l’international. N’est-ce pas là une certaine opposition à la mouvance actuelle visant à favoriser les achats et les investissements locaux au Québec ? « Pour moi, il n’y a aucune contradiction à exporter le Québec tout en important les rendements, estime le président. D’une part, nous renforçons notre province en aidant ses entreprises à se mondialiser et à devenir des champions à l’étranger. D’autre part, comme la reprise ne s’effectuera pas au même rythme ni de la même façon partout sur la planète, il nous apparaît actuellement beaucoup plus stratégique de détenir des actifs diversifiés. »

Par ses investissements au Québec, la CDPQ compte d’ailleurs jouer un rôle de premier plan dans la reprise de notre économie, par exemple, avec la construction du Réseau express métropolitain (REM). « Nous offrons ainsi aux Québécois des infrastructures modernes qui améliorent leur qualité de vie tout en leur procurant un rendement comme déposants, souligne Charles Emond. Ce type d’initiatives demeurera au cœur de notre stratégie, car elles sont, selon nous, essentielles à la relance. »

Un plan de match particulier pour les mois à venir ? « Les crises précédentes nous ont appris l’importance de toujours se garder une marge de manœuvre pour pouvoir bouger lorsque les marchés sont en pleine turbulence. Elles nous ont aussi montré que chaque période offre des occasions à saisir. C’est donc exactement ce que nous nous proposons de faire : demeurer à l’affût, tout en maintenant le cap sur nos convictions profondes », conclut Charles Emond. ∙

Photos : CDPQ