Au cours de sa carrière, Bicha Ngo s’est taillé une place de choix dans des milieux traditionnellement masculins. En décembre 2019, elle se joint au tout nouveau comité de direction d’Investissement Québec, constitué pour transformer cette organisation. Elle y incarne le changement en matière de parité hommes-femmes et de diversité culturelle, mais s’active surtout à favoriser cette équité sur une plus grande échelle au Québec.

Bicha Ngo

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MINIBIO
BICHA NGO

Première vice-présidente exécutive, Placements privés, Investissement Québec
48 ans
B.A.A. 1995

Née au Vietnam, Bicha Ngo arrive au Québec avec sa famille en 1975, comme réfugiée. Elle grandit donc auprès de parents qui doivent repartir de zéro. Médecin de formation, son père doit retourner aux études pour obtenir une reconnaissance d’équivalence, alors que sa mère devient, dans l’intervalle, soutien de famille. « Grandir avec des modèles de détermination et de rigueur qui font tous les sacrifices pour t’offrir une vie meilleure est très inspirant, mais t’incite aussi à développer un très haut niveau d’exigences envers toi-même », souligne-t-elle.

Après avoir obtenu sa certification d’analyste financier agréé (CFA), elle amorce sa carrière à titre d’associée à la banque d’affaires Merrill Lynch pour le Groupe Technologies de l’information, alors que ce secteur est en pleine euphorie boursière. « À l’époque, j’étais la seule femme de l’équipe et nous n’étions que trois à l’échelle du Québec, se remémore-t-elle. Une de mes amies m’avait même prédit que je ne survivrais pas à ce monde de requins. » Non seulement Bicha Ngo a tenu le coup, mais elle s’y est démarquée en orchestrant d’importants financements qui ont permis à plusieurs grandes sociétés canadiennes, dont Research in Motion (BlackBerry) et EXFO, d’entrer au NASDAQ.

Après l’éclatement de la bulle technologique, elle devient associée à la banque d’affaires de la CIBC et gravit les échelons jusqu’au poste de directrice exécutive. Une véritable école pour la jeune femme, qui touche ainsi à une diversité de secteurs : aérospatial, manufacturier, pâtes et papier, technologies… Sept ans plus tard, Domtar, qui cherche alors à diversifier ses activités, lui propose un poste de vice-présidente au développement corporatif. En dix ans, elle y pilotera six acquisitions et des ventes d’actifs qui contribueront à transformer l’organisation.

quote noire MON ÉQUIPE ET MOI SOMMES IMPLIQUÉES DANS PLUSIEURS BEAUX PROJETS STRUCTURANTS POUR LE QUÉBEC, COMME LA FILIÈRE DE BATTERIES ET L’ÉLECTRIFICATION DES TRANSPORTS.quote droite

UNE ACTRICE DE CHANGEMENT

Transformer : voilà d’ailleurs ce qui l’incite à intégrer, en décembre 2019, le nouveau comité de direction d’Investissement Québec, constitué pour réaliser le mandat élargi que le gouvernement Legault a confié à cette société d’État. Reconnue pour son esprit stratégique, Bicha Ngo y développe une toute nouvelle division à titre de première vice-présidente exécutive aux Placements privés. Plus spécifiquement, elle est responsable des fonds d’investissement, du capital de risque, du capital de développement et des ressources naturelles et énergie. « J’étais très motivée par l’idée de démarrer quelque chose, de bâtir une structure qui offrirait davantage de leviers financiers pour stimuler notre économie, précise-t-elle. Mon équipe et moi sommes impliquées dans plusieurs beaux projets structurants pour le Québec, comme la filière de batteries et l’électrification des transports. »

Ainsi, dans le but de constituer un guichet unique pour l’entrepreneuriat québécois afin d’en accélérer la croissance, Investissement Québec a procédé à une restructuration majeure l’an dernier. Les services directs aux entreprises auparavant offerts par le ministère de l’Économie et de l’Innovation et le soutien en matière d’exportation et de commerce extérieur administré par l’équipe d’Export Québec sont désormais intégrés à la société d’État, tout comme les services d’accompagnement technologique offerts par le Centre de recherche industrielle du Québec (CRIQ). « Nous sommes devenus un véritable partenaire d’affaires pour nos clients, souligne Bicha Ngo. Ainsi, nous ne nous limitons plus à accorder des prêts : nous sommes aussi là pour les aider à innover, à se positionner dans le marché, à devenir plus compétitifs, à accroître leurs exportations et à attirer des investissements étrangers. »

quote noire JE CROIS QUE PLUS NOUS NOMMERONS DE FEMMES À DES POSTES STRATÉGIQUES, PLUS LE MESSAGE QUE TOUT EST POSSIBLE SERA INCARNÉ. IL Y AURA AINSI DE PLUS EN PLUS DE MODÈLES QUI POURRONT INSPIRER ET AIDER D’AUTRES FEMMES À S’ACCOMPLIR ET À SE DÉVELOPPER. quote droite

ABATTRE LES BARRIÈRES

S’attaquer à certaines disparités fait aussi partie du nouveau mandat d’Investissement Québec. Ainsi, bien qu’au Québec, l’entrepreneuriat se conjugue de plus en plus au féminin, bon nombre d’échelons restent encore à gravir avant d’atteindre une véritable parité. Dans les faits, à peine 16 % des PME sont détenues par des femmes. Le principal obstacle auquel elles se butent ? L’accès au financement. « Pour soutenir davantage les entrepreneures et nous donner de véritables moyens pour corriger la situation, nous nous sommes fixé des objectifs précis que nous avons intégrés à notre plan stratégique, précise Bicha Ngo. Comme 16 % des entreprises québécoises sont déjà détenues par des femmes, nous voulions au moins nous assurer de couvrir ce ratio. Ainsi, pour l’exercice qui s’est terminé le 31 mars 2021, nous aspirions à ce que 12 % de nos financements se fassent dans des entreprises détenues ou gérées par une femme. En 2022, nous souhaitons voir ce pourcentage passer à 15 % et atteindre 18 % en 2023. Non seulement nous allons suivre ces statistiques de près, mais cette exigence fait désormais partie des critères de performance sur lesquels nos gestionnaires de fonds sont évalués, ce qui nous incitera à sensibiliser nos troupes et à atteindre ces objectifs. »

Bicha NgoEn 2019, Investissement Québec s’est aussi engagée dans l’initiative Billion Dollar Fund, mise sur pied pour inciter les capitaux-risqueurs et les investisseurs privés à miser sur des entreprises technologiques gérées ou détenues par des femmes. La société d’État s’était alors fixé comme objectif de verser au moins 10 M$ dans une société ou un fonds d’investissement créé ou géré par une femme. En novembre dernier, elle a respecté cet engagement en prenant une participation dans le fonds montréalais Brightspark, codirigé par Sophie Forest. Par ailleurs, Investissement Québec s’est aussi associée à l’initiative Beyond The Billion qui a succédé à Billion Dollar Fund, afin de poursuivre sa mission auprès des femmes.

« Parmi les autres avancées, il faut préciser que le conseil d’administration d’Investissement Québec compte actuellement plus de femmes que d’hommes et que notre comité de direction, si l’on exclut le PDG, est à parité, souligne fièrement Bicha Ngo. Je crois que plus nous nommerons de femmes à des postes stratégiques, plus le message que tout est possible sera incarné. Il y aura ainsi de plus en plus de modèles qui pourront inspirer et aider d’autres femmes à s’accomplir et à se développer. »

En quoi la diversité constitue-t-elle une force pour une entreprise ? « Elle favorise une variété de points de vue et d’approches. S’entourer de collaborateurs qui ont des vécus différents ou qui viennent de milieux divers apporte une perspective plus riche et nourrit les débats, soutient la première vice-présidente exécutive. Une organisation devient ainsi beaucoup plus forte que si elle misait sur un point de vue unilatéral. »

A-t-elle l’impression d’avoir été personnellement confrontée au fameux plafond de verre ? « Pas vraiment, ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas traversé des moments plus difficiles ou que je n’ai pas dû m’adapter à la dynamique de certaines équipes, précise-t-elle. J’ai toutefois toujours refusé de me poser en victime. J’ai plutôt joué la carte de l’authenticité, avec une bonne connaissance de mes forces et de mes faiblesses, et je crois que ça m’a toujours bien servie. »

Et quelle serait l’une de ces forces ? « L’intelligence émotionnelle. C’est du moins ce qu’on m’a souvent reflété, mentionne-t-elle, ce qui n’est sûrement pas étranger au fait que j’ai été confrontée très jeune à d’autres réalités et à des situations plus difficiles. Cette sensibilité à l’autre me permet de voir certaines situations différemment et de connecter facilement avec les gens. Il s’agit d’ailleurs d’un atout que l’on trouve plus souvent chez les femmes, mais que nous craignons de déployer, de peur que ça ne soit perçu comme une faiblesse. Bien qu’un esprit rationnel et cartésien soit important lorsqu’on occupe des postes stratégiques, l’intelligence émotionnelle est, à mon avis, indispensable. Surtout lorsqu’on doit traverser des crises comme on le fait en ce moment. »

Et à quoi ressemblerait une société plus égalitaire ? « À un endroit où l’on apprécierait les gens pour leur mérite, indépendamment de leurs origines, de leur genre ou de leur orientation sexuelle, conclut-elle. La recherche d’une plus grande parité au sein des comités de direction ne devrait d’ailleurs pas être dictée par une logique de quotas. Au contraire, il s’agit plutôt d’ouvrir son esprit et de changer son attitude pour s’assurer que le plein potentiel des talents disponibles soit exploité. Malheureusement, le talent des femmes et de personnes appartenant à toute autre diversité est encore trop souvent sous-utilisé dans notre société. » ∙

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INVESTISSEMENT QUÉBEC EN BREF

Société d’État fondée en 1998
Créée pour participer activement au développement économique du Québec
Près de 1000 employés
30 bureaux au Québec et 12 à l’international
Financement total : 2,4 G$
Valeur des projets : 6,4 G$
Fonds propres : 1,5 G$
Fonds du développement économique : 884,4 M$
Nombre d’emplois créés ou sauvegardés : 10 134
Nombre d’entreprises soutenues : 1 259
Comité de direction : composé à 70 % de diplômés de HEC Montréal

(Chiffres tirés du plus récent rapport annuel 2019-2020)

Photo : Martin Girard