Printemps 2024 – VOL. 22, N° 2

DOSSIER MATIÈRES PREMIÈRES

Penser les ressources autrement!

Par Sandrine Rastello

Les choses bougent dans le secteur des matières premières. Et pour cause! L’urgence climatique et les attentes croissantes en matière de responsabilité sociétale ont amené les entreprises à repenser leurs façons de faire. Trois spécialistes mettent ce nouveau contexte en perspective.

Un secteur sensible aux changements climatiques

Déjà, en 2009, Laurent Da Silva (M. Sc. en économie 2009) explorait, pour son mémoire de maîtrise, l’incidence économique des changements climatiques sur l’agriculture canadienne. Après quelques détours professionnels et un retour aux études, il renoue avec les questions environnementales et se joint en 2014 à Ouranos, dont la mission est d’aider le Québec à mieux s’adapter à la nouvelle donne climatique.

Lors des cinq années passées dans ce consortium, il évalue notamment des risques de pénurie d’eau potable pour la Ville de Québec, élabore des scénarios d’érosion1 et de submersion pour Percé et d’autres zones côtières, et calcule l’incidence du réchauffement climatique sur la demande en électricité.

« Pendant des décennies, nos systèmes ont évolué dans un climat stable, rappelle l’économiste, qui a depuis cofondé Nada Conseils, une firme spécialisée dans les enjeux climatiques. Aujourd’hui, nous sommes contraints de repenser l’influence du climat sur nos sociétés, nos économies et nos personnes. »

Lors d’un passage au Fonds de solidarité FTQ, Laurent Da Silva a d’ailleurs constaté que les entreprises québécoises, dont celles qui tirent profit des matières premières, doivent non seulement réduire leur empreinte carbone, mais composer avec un climat en pleine transformation qui pourrait leur faire courir des risques réels.

« La gestion de l’eau constituera un véritable défi, soutient Laurent Da Silva, car la fréquence, l’intensité et la distribution spatiale des précipitations évoluent. Ces variations auront notamment des répercussions sur la gestion des résidus miniers, l’agriculture et même l’énergie. En 2010, la sécheresse a réduit la capacité2 de Rio Tinto à produire sa propre hydroélectricité pour ses alumineries. »

C’est d’ailleurs sur les conséquences d’une pénurie d’eau que planche actuellement le chercheur, en partenariat avec Ouranos.

« Historiquement, le Québec n’a jamais souffert d’un manque d’eau suffisamment grave pour menacer les besoins essentiels de sa population, mais les projections climatiques prévoient une détérioration importante à ce chapitre, prévient l’expert. On sait que ça va arriver, mais on ne sait juste pas quand ni avec quelle intensité. Le projet CASCADES3 constituera une partie des connaissances nécessaires à cette adaptation. »

Sans compter qu’un même épisode climatique peut avoir plusieurs répercussions. Ainsi, au-delà des dommages sur la coupe de bois, les feux qui ont dévasté les forêts du Québec en 2023 ont également occasionné la fermeture de mines et menacé des lignes électriques à haute tension. Ces incendies, dont les fumées ont obscurci le ciel jusqu’à New York, ont affecté plus de 1,3 million d’hectares de forêts au Québec4 et aussi accéléré les réflexions dans le secteur forestier.

« Le risque de feu s’accentuera au cours des prochaines décennies, soutient Laurent Da Silva. Si bien que l’industrie, les équipes de recherche et les gouvernements s’accordent pour dire qu’il faudra changer nos façons de faire en matière d’aménagement forestier. Ce nouveau contexte viendra, entre autres, modifier le potentiel de récolte des entreprises forestières, mais aussi diversifier les essences lors du reboisement, pour minimiser les risques d’inflammabilité et accroître la résilience des forêts aux perturbations comme le feu. »

Sur une note plus optimiste, les changements climatiques pourraient aussi donner un coup de pouce à l’agriculture. Les études s’accordent à dire qu’ils permettraient de prolonger les saisons et d’accueillir de nouvelles cultures, telles que des cépages nobles.

Une évolution que le chercheur aura l’occasion de suivre de près. Depuis plusieurs années, il consacre une partie de son temps à la Ferme aux trois petits pois, qui produit des paniers de fruits et de légumes biologiques. « En tant que consultant, je reconstruis une version virtuelle du monde réel à partir de bases de données gigantesques, résume-t-il. Sur le terrain, je vis les conséquences de la grêle ou du gel; je comprends donc vraiment ce que signifie trop ou pas assez d’eau. »

« Le Québec n’a jamais souffert d’un manque d’eau suffisamment grave pour menacer les besoins essentiels de sa population, mais les projections climatiques prévoient une détérioration importante à ce chapitre. »

— Laurent Da Silva

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La RSE au cœur du modèle d’affaires

Comment calculer des cibles crédibles de réduction de gaz à effet de serre d’ici 2030 et 2050? Il s’agit de l’un des grands chantiers que mène Mihaela Stefanov (MBA 2009) chez Boralex. Un exercice complexe, même pour une entreprise qui contribue à décarboner la planète en produisant de l’énergie 100 % renouvelable.

« Le calcul de notre empreinte carbone que nous effectuons depuis quelques années indique que nos émissions sont à 99 % indirectes, précise la vice-présidente principale, gestion intégrée des risques et responsabilité sociétale de l’entreprise. Nous donner des cibles nous permet d’aller plus loin en travaillant avec les parties prenantes externes, notamment avec nos fournisseurs, pour explorer ensemble des façons de faire plus vertes. »

Les émissions de Boralex, calculées au sens le plus large, comprennent l’empreinte carbone des panneaux solaires, éoliennes et autres batteries de stockage que l’entreprise québécoise achète et installe sur ses sites en Amérique du Nord et en Europe. Il lui faut donc d’abord comprendre l’incidence des composantes qu’elle acquiert, par exemple, en exigeant des certificats, puis inciter ses partenaires à adopter de meilleures pratiques. Le tout en continuant de croître, pour substituer le plus d’énergie renouvelable possible aux énergies fossiles.

Mihaela Stefanov travaille sur les questions ESG (environnementales, sociétales et de gouvernance) depuis 14 ans. De sa première expérience chez Rio Tinto, elle a appris le travail de terrain pour sonder les attentes des communautés locales. Une décennie comme consultante chez EY lui a ensuite offert une vue panoramique de l’essor de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), en particulier après l’Accord de Paris de 2015.

« Ça a été le point de bascule, estime-t-elle. Les investisseurs ont alors commencé à se poser des questions sur l’effet des facteurs environnementaux et sociaux sur leur portefeuille et se sont ensuite tournés vers les entreprises pour connaître leur performance en la matière. Il y a encore beaucoup de chemin à faire pour une intégration réelle et généralisée de la RSE dans le modèle d’affaires des entreprises, mais je constate un avancement qu’il faudra accélérer. »

Alors que les normes comptables en matière de durabilité comme l’International Sustainability Standards Board (ISSB) ou la Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) commencent tout juste à être définies – sans toutefois être harmonisées à l’échelle mondiale –, les entreprises seront mieux outillées pour réfléchir à leur incidence et à leur contribution en matière environnementale et sociétale, les intégrer à leurs décisions d’affaires et en mesurer le progrès.

Mihaela Stefanov s’attend à ce que les politiques de RSE deviennent bientôt un élément comme les autres du contexte opérationnel des entreprises. « La RSE devra se greffer à la mission, au modèle d’affaires des entreprises, affirme-t-elle. Elle deviendra ainsi partie intégrante de toute bonne gestion des risques. » C’est ce qu’a fait Boralex, qui a inclus la RSE dans ses objectifs stratégiques en 2021, donné à son conseil d’administration un mandat de supervision clair et promu5 Mihaela Stefanov au comité de direction, dans un poste récemment créé.

Mise en place d’un plan d’action en santé mentale, amélioration de la représentativité féminine dans les postes de gestion, démantèlement et revente d’éoliennes en fin de cycle sont quelques-unes des mesures qui s’inscrivent dans les dix priorités de l’entreprise. Sans oublier l’indispensable concertation en amont des projets. « La relation avec les communautés locales peut être antagoniste si on ne les écoute pas. Mais si on s’y prend d’avance, si on bâtit une relation fondée sur l’écoute et qu’on répond aux enjeux par des actions concrètes, on peut trouver des occasions de collaboration », conclut-elle.

« La RSE devra se greffer à la mission, au modèle d’affaires des entreprises. Elle deviendra ainsi partie intégrante de toute bonne gestion des risques. »

— Mihaela Stefanov

ESG+A, pour Autochtones

« Le jour et la nuit » : voilà comment Ken Rock (EMBA 2013) décrit le changement d’attitude, au cours des vingt dernières d’années, des entreprises qui souhaitent lancer des opérations minières ou industrielles sur le territoire traditionnel de son peuple, sur la Côte-Nord.

« Les entreprises savent désormais qu’il n’y aura pas de projet sans consentement, assure le directeur général de la Société de développement économique d’Uashat Mak Mani-Utenam, une communauté innue d’environ 5 000 membres située près de Sept-Îles. Elles veulent éviter des poursuites devant les tribunaux. »

En 2024, plus question d’envisager une nouvelle activité d’exploration au Canada sans avoir consulté les peuples autochtones concernés. D’importantes avancées politiques et juridiques dans la reconnaissance de leurs droits ont changé la donne, au moment même où les entreprises commençaient à se doter d’objectifs ESG.

« On commence d’ailleurs à entendre parler d’ESG+A6, avec un A pour Autochtones », souligne Ken Rock. Les ententes s’ancrent désormais dans un partenariat comportant un volet financier et des engagements en matière de formation, d’embauche et de sous-traitance, explique cet avocat qui a négocié plusieurs ententes de ce type au cours de sa carrière.

Minerai de fer Québec, ArcelorMittal et Tata Steel sont des exemples de sociétés qui ont conclu des accords avec Uashat Mak Mani-Utenam. « Encore aujourd’hui, malheureusement, les conditions socioéconomiques dans lesquelles vivent les Autochtones sont bien en deçà de la moyenne canadienne ou québécoise, précise Ken Rock. Pour nous, ces accords servent d’outils pour opérer un certain rattrapage en procurant des emplois et des contrats aux entreprises privées. » Et ce, « sans pour autant mettre de côté l’aspect environnemental, premier critère d’évaluation des projets », assure-t-il.

« Récemment, une famille s’est opposée à une exploration minière au nord de Port-Cartier parce que le territoire est déjà exploité de façon importante et qu’elle n’était pas prête à accueillir un nouveau projet. Elle a gagné. »

Malgré ces progrès, des défis demeurent. Ken Rock a dû se battre pour faire respecter certaines clauses des ententes existantes, même si la pénurie de main-d’œuvre a contribué à accélérer l’embauche.

Voilà plus de 30 ans que cet ancien journaliste, co-initiateur de l’École des dirigeants des Premières Nations HEC Montréal, s’est engagé dans la défense des droits des Autochtones sur le territoire. Au début des années 1990, il couvrait les négociations menées par le Conseil attikamek-montagnais. « En préparant mes entrevues, j’ai constaté que les avocats n’étaient pas innus : c’était des avocats non autochtones qui travaillaient pour les Innus, se souvient-il. À ce moment-là, je me suis dit que je pourrais peut-être un jour jouer ce rôle, au nom de ma nation. C’est ce qui m’a motivé à aller en droit. »

Pendant ses études, il travaille pour le Conseil; puis, devenu avocat, il continue de s’impliquer au nom de communautés autochtones. Sa carrière prend une tournure plus économique après son EMBA, mais son expertise juridique demeure précieuse.

Dans les prochaines années, alors que le gouvernement mise sur l’économie verte, les membres d’Uashat Mak Mani-Utenam souhaitent s’impliquer dans des projets de réduction des gaz à effet de serre, mentionne Ken Rock. La communauté a déjà fait savoir que le projet en discussion de l’entreprise suédoise H2 Green Steel pour produire de l’acier à partir d’hydrogène vert à Sept-Îles l’intéressait. « Nous voulons être associés à un acier qui n’a pas d’empreinte carbone, parce que, pour nous, il est crucial de protéger le territoire », affirme-t-il.

« Les entreprises savent désormais qu’il n’y aura pas de projet sans consentement. Elles veulent éviter des poursuites devant les tribunaux. »

— Ken Rock

Ken Rock