Automne 2022 – VOL. 21, N° 1

DOSSIER LEADERSHIP INSPIRANT

Nathalie Fagnan

Le don dans le sang!

Par Liette D’Amours

Photographe : Jean-François Lemire, Shoot Studio

D’une seule voix, son entourage la décrit comme une leader d’exception. À la fois capable de bienveillance et de courage, mais qui sait aussi d’instinct mobiliser l’autre et l’inciter à offrir le meilleur de lui-même. Depuis son arrivée à la tête d’Héma-Québec en 2019, un vent de transformation souffle sur l’organisation. Rencontre avec une femme qui a le don à cœur et qui est résolument déterminée à le susciter encore davantage.

Dès son entrée en fonction, Nathalie Fagnan a voulu comprendre le passé d’Héma-Québec et faire de ses forces les bases de son plan d’action. « Cet exercice a notamment révélé l’incroyable engagement de nos gens : 1 500 employés, des milliers de bénévoles et 208 000 donneurs sur qui nous pouvons compter pour sauver des vies, précise la présidente et chef de la direction. Lorsqu’ils se lèvent le matin, nos employés ont le sentiment de contribuer à quelque chose de plus grand qu’eux. Et comme leader, on ne peut que se réjouir de cet état d’esprit et l’encourager. »

Autre constat : la grande résilience de l’organisation, dont l’ampleur s’est affirmée davantage lors de la pandémie. Chaque 80 secondes, quelqu’un a besoin de produit sanguin au Québec, ce qui représente 1 000 dons par jour de produits périssables. Déjà, sans crise sanitaire, susciter des dons exige un grand sens de la persuasion et une extrême rigueur pour ensuite les gérer. Imaginez lorsque le monde entier est confiné…

« Lorsqu’un porteur de cellules souches doit atterrir à Montréal pour sauver une vie et que les frontières se ferment, inutile de dire que nous puisons dans toutes nos ressources pour lui ouvrir les portes, illustre Nathalie Fagnan. C’était une course perpétuelle contre la montre! Il fallait couvrir tous les angles pour ne pas manquer à notre mission. » Cette gestion de crise exemplaire lui a d’ailleurs valu la Médaille de l’Assemblée nationale en 2021 et le prix Mercuriades dans la catégorie Leadership, femmes d’exception Sun Life – Grande entreprise en 2022.

« En plus d’une passion sincère pour la cause d’Héma-Québec, Nathalie Fagnan possède plusieurs qualités qui font d’elle une leader particulièrement inspirante : transparence, courage, altruisme, rigueur et authenticité, affirme Anne Bourhis, professeure titulaire à HEC Montréal et présidente du conseil d’administration d’Héma-Québec. Elle sait donner les grandes orientations tout en favorisant un esprit de collaboration, rallier tout en donnant l’heure juste et laisser parler son cœur tout en étant très solide. »

MINIBIO

Nathalie Fagnan

  • B.A.A. 1987, CPA, IAS.A
  • Distinctions :
« Lorsqu’ils se lèvent le matin, nos employés ont le sentiment de contribuer à quelque chose de plus grand qu’eux. Et comme leader, on ne peut que se réjouir de cet état d’esprit et l’encourager. »
— Nathalie Fagnan

Un virage nécessaire

Depuis 2021, l’organisation s’active à déployer un plan stratégique qui a pour principal objectif d’assurer sa pérennité. « En amont, il fallait d’abord créer cette cohésion nécessaire au changement et se donner une vision claire, explique la présidente. Avant de développer de nouveaux marchés et des produits, nous devions solidifier nos fondations, notamment en améliorant notre efficience organisationnelle, et ce, au bénéfice de l’ensemble de nos gammes de produits et de services : sang, plasma, tissus humains, cellules souches, lait maternel et laboratoires d’analyse. »

Ce virage passe par quelques bons coups. Par exemple, en août 2021, Héma-Québec se voit confier par le gouvernement du Québec le mandat de fournisseur unique de tissus humains. Dorénavant, tous les centres hospitaliers québécois devront s’approvisionner auprès de l’organisation pour obtenir cornées, peau, tendons, os et valves cardiaques, tout comme ils le font pour les produits sanguins.

En parallèle, une stratégie est déployée pour accroître l’autosuffisance du Québec en plasma, une composante du sang utilisée dans la fabrication de médicaments et dont la demande est grandissante.

Héma-Québec en bref

  • Siège social : Montréal
  • Nombre d’employés : 1 500
  • Revenus annuels : 436 M$
Impact :
  • 208 000 donneurs de sang, plasma, cellules souches, tissus humains et lait maternel
  • 800 000 produits distribués

Au cours de la pandémie, Héma-Québec s’est aussi fait valoir en mettant son génie scientifique au service de la santé publique. « Nous avons réalisé des études de séroprévalence auprès de nos donneurs de sang qui ont permis de mesurer le pourcentage d’infection à la COVID-19 dans la population en général et la proportion de ceux qui ont développé des anticorps après une infection ou un vaccin », explique Nathalie Fagnan. Des informations essentielles à la prise de décision.

Autre réalisation digne de mention : après avoir ardemment milité auprès de Santé Canada, Héma-Québec a enfin été autorisée à adopter une approche non genrée du don de plasma. « Ainsi, depuis cet automne, les donneurs ne sont plus interdits en fonction d’un groupe sexuel (p. ex., les homosexuels), mais du risque associé à leurs pratiques individuelles, quel que soit leur genre, déclare la présidente. Nous sommes très heureux de cette victoire et nous attendons une décision similaire de Santé Canada pour le don de sang. »

Prêcher par l’exemple

Ainsi, à Héma-Québec, ce ne sont pas les chantiers qui manquent, ni le dynamisme pour les réaliser. Mais il semble aussi que Nathalie Fagnan dispose d’un don assez exceptionnel pour inspirer le dépassement. « Dès mon entrevue d’embauche, j’ai eu un véritable coup de cœur pour cette leader dotée d’une grande intelligence émotionnelle, raconte Martine Caza-Lenghan, directrice à la Direction stratégique des communications intégrées. J’ai rarement rencontré une dirigeante avec une telle écoute et une telle bienveillance. Elle encourage les débats tout en sachant trancher au besoin, car il faut avancer, comme elle le dit si bien. Et cette façon de faire nous donne tous envie de suivre son exemple. »

En contrepartie, quelles sont les compétences que Nathalie Fagnan recherche chez les dirigeants qu’elle recrute? « D’abord, une grande expertise dans leur domaine et une complémentarité avec le reste de l’équipe pour que la chimie opère, répond-elle. Je m’assure aussi que cette personne soit à la fois capable d’écoute et de défendre ses positions. »

« L’authenticité constitue la valeur la plus importante à mes yeux, poursuit-elle. Si je découvre qu’un membre de mon équipe joue sur deux tableaux, il ne restera pas autour de moi, même s’il a le plus beau talent. Je n’ai aucune tolérance pour ça. »

« Nathalie Fagnan sait donner les grandes orientations tout en favorisant un esprit de collaboration, rallier tout en donnant l’heure juste et laisser parler son cœur tout en étant très solide. »
— Anne Bourhis

Diriger en 2022

Que faut-il pour être un bon leader en 2022, selon elle? Du courage – pour prendre les bonnes décisions et les assumer –, de la chaleur humaine, de l’empathie, de l’agilité et de l’humilité, sans oublier un certain attrait pour les défis et le changement. « Le leader dictateur, qui croit détenir la vérité et n’écoute personne, est complétement dépassé, soutient-elle. Surtout avec la génération montante, qui veut avoir voix au chapitre. Quand on est entouré de gens compétents, il faut mettre à profit l’expertise de chacun, et non l’étouffer. »

Nathalie Fagnan ne croit pas non plus au manque de transparence, aux choses qui se disent ou ne se disent pas. « Quand on fait partie d’une équipe de direction, il doit régner un climat de confiance assez fort pour favoriser le partage des risques et des situations les plus pénibles », affirme-t-elle. Elle croit toutefois qu’il vaut parfois mieux garder certains états d’âme pour soi, comme les quelques moments de découragement.

Les défis de l’heure

Comment maintenir ses troupes motivées en contexte de télétravail? « Je n’ai pas la prétention de détenir la recette, ad-met-elle. Nous sommes tous en phase exploratoire. Chez Héma-Québec, nous avons décidé d’être très flexibles. Il appartient donc à chaque gestionnaire de bien suivre ses équipes et de s’assurer qu’elles livrent les résultats attendus. »

« Côté recrutement, nous avons la “chance” d’avoir une mission qui résonne beaucoup chez les jeunes, pour qui la quête de sens au travail revêt une grande importance, ajoute-t-elle. Par ailleurs, je crois que nous devons miser sur des personnes sensibles à notre cause, car elles sont plus susceptibles de rester. Pour relever ce défi, nous travaillons à peaufiner aussi bien notre programme d’intégration pour que l’expérience soit heureuse et contribue à les retenir que notre processus d’acquisition de talents. »

Un message en terminant? « J’aimerais profiter de cette tribune pour inviter toute la communauté de HEC Montréal à venir sauver des vies avec nous. Chaque don sauve trois vies! Ne serait-ce pas un magnifique geste à poser? »