De l’intelligence artificielle aux médias sociaux, la technologie révolutionne tout sur son passage en favorisant les idées et en libérant les énergies. La quatrième révolution industrielle est en marche.
Et l’être humain, dans tout cela ? Entre possibilités et risques, il doit trouver son nouvel équilibre… et ce, rapidement.

Au cours des trois dernières décennies, la technologie a considérablement changé nos manières de faire des affaires, d’interagir socialement et d’analyser le monde. Qu’il s’agisse des téléphones intelligents et des ordinateurs personnels – de plus en plus petits mais de plus en plus puissants – ou d’Internet et des médias sociaux, la technologie a redessiné de multiples façons les frontières de la société moderne.
En 2016, 50 % de la planète avait accès à Internet, 350 millions d’utilisateurs étaient abonnés à Twitter, un milliard étaient sur Facebook et l’Internet des objets ajoutait encore à ces statistiques. Chaque seconde, les individus et les organisations connectés génèrent des milliards d’observations dont le contenu informationnel diffère de celui qui a été créé à la seconde précédente.

Thierry Warin

THIERRY WARIN

Professeur agrégé à HEC Montréal,
fellow associé au CIRANO et
chercheur invité au WCFIA de l’Université Harvard

NATHALINATHALIE DE MARCELLIS-WARINE DE MARCELLIS-WARIN

NATHALIE DE MARCELLIS-WARIN

PDG du CIRANO, professeure titulaire à Polytechnique Montréal et
chercheure invitée à la Harvard T.H. Chan School of Public Health

Ces données, qualifiées de « massives », ont des répercussions non seulement sur les activités des entreprises, sur leurs procédés d’affaires et sur leurs stratégies, mais aussi sur les institutions gouvernementales et sur les choix des individus.
Au-delà de la quantité, ces données se caractérisent également par leur variété, leur vélocité, leur véracité et leur valeur. Les mégadonnées font partie intégrante de ce que l’on appelle la « quatrième révolution industrielle », qui se définit selon quatre dimensions : l’accès aux données, l’accès à la puissance de calcul, l’accès aux algorithmes et l’accès aux outils d’analyse des données.

DONNÉES MASSIVES ET RISQUES ÉMERGENTS

L’humanité s’est toujours adaptée aux révolutions industrielles. En quoi cela serait-il différent cette fois-ci ?
Longtemps réservée aux institutions (administrations, entreprises ou associations), la production de données personnelles est de plus en plus le fait des usagers eux-mêmes (par exemple, dans les médias sociaux), voire de machines et d’objets connectés qui procèdent à des collectes automatisées. De plus, les données recueillies ne sont plus restreintes à de simples caractéristiques administratives : elles s’étendent maintenant à nos goûts et à nos centres d’intérêt (révélés par notre navigation sur Internet ou par les renseignements inscrits dans notre agenda), à nos déplacements, à nos relations (livrées par nos carnets d’adresses numériques et par notre fréquentation des médias sociaux), à nos paramètres biologiques (par exemple, bracelet connecté) et même à nos humeurs. Aujourd’hui, nos données disent presque tout de notre personnalité et de notre intimité. Selon les résultats de nos dernières recherches1, l’analyse des millions de données non structurées issues des médias sociaux – Twitter, par exemple – peut être d’une grande utilité.
En effet, ces données sont le reflet de la société et des thématiques jugées importantes par les individus qui débattent dans ces réseaux. Ces informations peuvent être importantes, par exemple, pour analyser le risque de réputation des organisations ou pour mieux comprendre les déterminants de l’acceptabilité sociale.

quote noireIL Y A UNE PROBABILITÉ NON NULLE DE DICHOTOMIE ENTRE LES INNOVATIONS ISSUES DE LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE ACTUELLE ET LE CADRE JURIDIQUE EN VIGUEUR.quote droite

De plus, n’avez-vous pas déjà reçu de votre téléphone intelligent un message disant que si vous ne partiez pas dans les cinq prochaines minutes, vous risquiez d’être en retard à votre rendez-vous en raison de la congestion routière ? Vous n’aviez rien demandé à votre téléphone, mais soudain, il a fait irruption dans votre vie privée. Vous aviez seulement entré l’heure et le lieu du rendez-vous dans votre agenda électronique, et votre appareil a fait le reste. En y pensant bien, l’information transmise vous a été utile. Mais, en chemin, vous vous êtes demandé à qui d’autre ces données personnelles avaient pu être transmises. Sont-elles stockées dans le grand nuage informatique ? Tout cela est-il bien sécuritaire ?
La diffusion de ces données ne porterait guère atteinte à notre vie privée si elles restaient dispersées. Cependant, avec les nouvelles puissances de calcul et d’archivage informatiques, on peut désormais les recouper. Cette capacité d’agrégation est aujourd’hui mise en application dans un cadre juridique issu du 20e siècle. De plus en plus d’études exposent les risques en ce qui concerne la protection de la vie privée.
Par exemple, les clauses de protection de la vie privée que les utilisateurs d’Internet acceptent lors de leur enregistrement à un site sont souvent discutables. Il existe toute une littérature scientifique sur la perception qu’ont les utilisateurs des contrats électroniques signés en ligne. Certaines études concluent même que les violations de la vie privée sont perçues de la même façon qu’une rupture de contrat.
Dans un tel contexte, l’ampleur des avantages et des risques perçus peut influer sur l’acceptabilité des technologies connectées et sur leur usage au quotidien. Les résultats du Baromètre CIRANO 2017 sur la perception des risques au Québec montrent que 73 % des Québécois sont favorables à l’utilisation des objets connectés et que 45 % considèrent leur utilisation comme plutôt ou très bénéfique. Toutefois, lorsqu’on aborde la question du partage de données avec un assureur, des réticences apparaissent. Parmi les deux-tiers des Québécois qui ne seraient pas prêts à partager leurs informations personnelles avec un assureur, 71 % se disent mal à l’aise par rapport aux intrusions dans leur vie privée, alors que 51 % éprouvent des craintes liées à la confidentialité et à la sécurité des données2. Ces personnes risquent donc de résister aux changements technologiques qui s’opèrent et de refuser de partager leurs données.

Mégadonnées

LES SOLUTIONS

Il faut donc que les lois actuelles et futures atteignent le double objectif de redonner du pouvoir aux individus et de mettre les données au service du grand public. Quelques règles de bon sens sont déjà intégrées dans le droit ou pourraient l’être assez facilement. La première consiste à respecter le caractère personnel des données. Ainsi, en France, par exemple, l’article 2 de la loi « Informatique et libertés » de 1978 définit la donnée à caractère personnel comme « toute information relative à une personne physique identifiée ou qui peut être identifiée, directement ou indirectement, par référence à un numéro d’identification ou à un ou plusieurs éléments qui lui sont propres ». La deuxième règle stipule que la collecte des données doit être encadrée et être effectuée à des fins « déterminées, explicites et légitimes »; de plus, les traitements ultérieurs doivent être compatibles avec ces finalités. La troisième règle précise que la collecte et la durée de conservation des données doivent être proportionnelles à ces mêmes finalités. Enfin, la quatrième règle affirme que tout traitement doit recueillir l’assentiment de la personne.
Nous pouvons donc formuler la conclusion suivante : dès lors qu’une personne demeure identifiable, les données sont personnelles et relèvent du champ d’application du droit. Compte tenu des moyens technologiques actuels, il est de plus en plus facile de reconstruire des profils individuels et d’identifier les personnes à partir de leurs traces numériques. Rappelons enfin que les personnes elles-mêmes sont souvent celles qui donnent les informations permettant de faire ces recoupements.

quote noireÀ L’HUMANITÉ DE BIEN COMPRENDRE LES ENJEUX ET LES POSSIBILITÉS, ET DE FAIRE EN SORTE QUE LES TECHNOLOGIES POSITIVES SE DÉVELOPPENT ET AIDENT L’ÊTRE HUMAIN DANS SA VIE QUOTIDIENNE TOUT EN TENANT COMPTE DE L’HÉRITAGE À LAISSER AUX GÉNÉRATIONS FUTURES.quote droite

DE FORMIDABLES POSSIBILITÉS

Dans un tel contexte, il va sans dire que les risques sont élevés non seulement pour les personnes physiques, mais aussi pour les personnes morales (organisations, entreprises, etc.). Cependant, il ne faut pas oublier les formidables possibilités que cette révolution est en train d’offrir à l’humanité. On cite habituellement les domaines de la santé et des transports, mais toutes les activités humaines – finance, agriculture, éducation, environnement, etc. – profiteront des effets positifs de cette révolution. Nous n’en sommes qu’au début. À l’humanité de bien comprendre les enjeux et les possibilités, et de faire en sorte – tout en faisant évoluer les organisations et les institutions – que les technologies positives se développent et aident l’être humain dans sa vie quotidienne tout en tenant compte de l’héritage à laisser aux générations futures. Entre possibilités et risques, celui-ci doit trouver son nouvel équilibre, et ce, rapidement. Toutefois, on aura beau disposer d’une puissance de calcul considérable, si les individus résistent en raison des risques perçus, l’équilibre sera sous-optimal.

1. De Marcellis-Warin, N., Sanger, W. et Warin, T. « A Network Analysis of Financial Conversations on Twitter », International Journal of Web Based Communities, 2017.
2. De Marcellis-Warin, N. et Peignier, I. Perceptions des risques au Québec – Baromètre CIRANO 2017, Montréal, Presses internationales de Polytechnique, 2017, 81 p.

Illustration : iStock

Flèche droite blanche

SÉLECTION GESTION  HEC MONTRÉAL

Pour lire d’autres articles sur les dernières tendances en gestion : revuegestion.ca

Revue Gestion