Politicien, chroniqueur et sociologue, Joseph Facal entre à HEC Montréal en 2003 après avoir occupé trois différents ministères au gouvernement du Québec. Rencontre avec un professeur trilingue qui n’a pas la langue dans sa poche.

01Pourquoi avoir quitté l’Uruguay ?

Quote gaucheNotre pays connaissait une violente secousse économique, politique et sociale. Même si le coup d’État et la dictature militaire s’y sont produits en 1973, après notre départ, la démocratie y était vacillante depuis la fin des années 1960.
Le vrai pouvoir appartenait aux militaires. Nous sommes partis en 1970 parce que mon père pressentait que si nous attendions trop, nous ne pourrions plus sortir du pays. Nous sommes donc arrivés au Québec avec un fort sentiment de soulagement et une immense gratitude envers le peuple québécois, qui nous a ouvert les bras. Quote droite

02Comment s’est passée votre intégration ?

Quote gaucheNous sommes d’abord arrivés à Sherbrooke. C’était donc forcément l’immersion la plus totale. Sans renier notre différence, nous avons choisi de nous intégrer complètement et de ne pas mariner dans la nostalgie. Nous étions tellement reconnaissants que jamais il ne nous serait venu à l’esprit de demander un traitement particulier. À ce chapitre, j’ai parfois l’impression que le devoir d’intégration s’est renversé au Québec. Beaucoup de nouveaux arrivants demandent à la société de changer afin qu’eux puissent rester pareils.Quote droite

Flèche droite blanche

MINIBIO

  • Né en 1961 à Montevideo, en Uruguay;
  • Arrivé au Québec en 1970;
  • Marié et père d’un garçon de 18 ans et d’une fille de 15 ans;
  • Aîné d’une famille de trois enfants (2 demi-sœurs);
  • Titulaire d’une maîtrise en sciences politiques (Université de Montréal) et d’un doctorat en sociologie (Paris IV, Sorbonne).
03Que retenez-vous de votre passage en politique ?

Quote gaucheQu’il n’y a probablement aucun autre domaine où l’on vit plus intensément. J’en garde toutefois un souvenir ému et très positif. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Les réseaux sociaux sont devenus des égouts à ciel ouvert qui permettent la diffusion des pires méchancetés. Si bien que l’arène politique a de plus en plus de mal à attirer des gens de valeur. J’ai donc une immense estime pour ceux qui s’y engagent pour faire un don de soi, et non pour se servir d’abord.Quote droite

04Souhaitez-vous toujours l’indépendance ?

Quote gaucheÀ ce chapitre, j’ai mes hauts et mes bas, mes moments d’emballement et de déprime, mais sur les questions essentielles, je suis resté le même. Mes convictions fondamentales n’ont pas changé. Avec le temps, elles se sont peut-être un peu nuancées. De là à savoir si l’indépendance se réalisera un jour, je n’en sais rien, je ne suis pas devin. Je laisse donc à nos amis économistes le soin de faire des prédictions qui ne se réalisent jamais (Rires). Je continue toutefois de croire que l’indépendance du Québec est un projet raisonnable, viable et noble.Quote droite

05Avez-vous des talents artistiques ?

Quote gaucheZéro. Sur ce plan, je suis une catastrophe. Mon père joue remarquablement bien du piano. Ma femme et ma fille se débrouillent pas si mal avec cet instrument. Pour ma part, je n’ai qu’un seul talent artistique : celui de spectateur. J’adore aller au théâtre, au cinéma, à un concert, mais je n’ai aucune oreille musicale ou habileté en art visuel. En classe, les étudiants rigolent lorsque je dessine un graphique ou une carte du Québec. C’est tout dire. L’avantage, c’est qu’en vieillissant, on finit par se connaître et par s’accepter tel qu’on est.Quote droite

6La fois où vous avez eu l’air le plus fou ?

Quote gaucheLors d’une campagne électorale. Je donnais alors une conférence devant les membres d’une association de personnes handicapées dont la très grande majorité était en fauteuil roulant. À un moment donné, j’ai clamé avec ferveur : « Il y a des moments dans la vie où il faut se tenir debout ». En prononçant ces paroles, j’ai réalisé ma bêtise, mais il était trop tard. Comme ce sont des gens gentils, ils ont souri, parce que je n’étais sûrement pas le premier à commettre ce genre d’impair.Quote droite

7Qu’est-ce qui vous fait sortir de vos gonds ?

Quote gaucheLes cellulaires qui sonnent de façon intempestive en classe, ça me met hors de moi. S’ils n’ont pas leur place au cinéma, ils l’ont encore moins à l’université ! J’ai alors réglé ce problème en gardant toujours en poche un carton rouge que je menace de sortir comme le font les arbitres au soccer pour expulser un joueur. Maintenant, dès le premier cours, j’avertis mes étudiants du risque qu’ils courent s’ils laissent sonner leurs appareils. Bien qu’humoristique, cet avis s’avère très efficace.Quote droite

8Une chose qui vous exaspère ?

Quote gaucheCette gratification du superficiel et de l’insignifiance incarnée par les émissions de téléréalité et le divertissement en général. Le Québécois est en train de devenir un « homofestivus » ! Pendant ce temps-là, il y a de vrais problèmes à régler, notamment en matière d’éducation. Ne pourrions-nous pas marquer un temps d’arrêt pour réfléchir ensemble aux questions fondamentales qui touchent toute la collectivité ? Ne pourrions-nous pas mettre de côté notre vieille peur de la chicane pour amorcer des débats sereins et constructifs sans pour autant s’insulter ?Quote droite

9Si vous aviez une baguette magique ?

Quote gaucheJ’aimerais que le peuple québécois réalise davantage l’importance de l’éducation et les ravages de l’ignorance. Je suis attristé de voir que nos concitoyens accordent beaucoup plus d’importance aux cônes orange et au genou de Carey Price qu’à l’apprentissage et à la culture de l’esprit. On ne semble pas mesurer à quel point l’ignorance est un handicap terrible dans une économie qui repose de plus en plus sur le savoir et où les défis se relèveront désormais par la matière grise, et non les biceps.Quote droite

10Où vous voyez-vous dans dix ans ?

Quote gauchePossiblement à la retraite, en train de voyager beaucoup, car il s’agit de ma plus grande passion. J’essaie de faire au moins deux voyages par année et je retourne rarement au même endroit. Sitôt revenu, je pense déjà à ma prochaine destination. J’aime apprendre, aller à la rencontre de l’autre, observer ses différences et découvrir à travers ça qui je suis, car l’autre est un révélateur de nous-mêmes. Lors de mon année sabbatique en Espagne, j’ai eu le sentiment d’arriver à la maison comme si, soudainement, mes origines européennes prenaient du relief.Quote droite

Photo : Bénédicte Brocard

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