Printemps 2024 – VOL. 22, N° 2

DOSSIER MATIÈRES PREMIÈRES

Faire partie de la solution!

Par Sandrine Rastello

À l’heure des défis climatiques, même les industries les plus traditionnelles veulent faire partie de la solution. Incursion dans l’univers d’Éric Bouchard, de Josée Méthot et d’Émile Cordeau, qui s’activent au quotidien à transformer leurs secteurs respectifs : la foresterie, les mines et l’agroalimentaire.

Un marché disparaît, un autre se crée

En quelques mots, Éric Bouchard (B.A.A. 1996, CPA) résume bien pourquoi l’industrie de la transformation du bois, qui fabrique notamment les poutres et les madriers de nos habitations, s’inscrit naturellement dans une logique d’économie circulaire. « Nous faisons du carré avec du rond! lance d’entrée de jeu le vice-président exécutif de Rémabec. Dès le départ, on compose donc avec de la perte. Les copeaux et la sciure deviennent du carton, du papier ou du papier hygiénique. L’écorce sert de biomasse pour produire de la vapeur et de la chaleur. »

Ainsi, le secteur des pâtes et papiers est depuis longtemps le débouché logique pour ces sous-produits. Mais la chute libre de la demande pour les papiers journaux a accentué son déclin, poussant Rémabec, une des plus grandes sociétés forestières au Québec, à explorer de nouveaux marchés.

L’entreprise de La Tuque a misé sur la course à la décarbonation, notamment en créant à partir de ses résidus deux produits verts qui répondent aux engagements environnementaux du milieu manufacturier : un biocarburant et du biochar, un amendement de sol qui stocke le carbone pendant des siècles.

Son biocarburant, une huile pyrolytique, est déjà utilisé par ArcelorMittal. Le groupe sidérurgique, voisin de son usine de Port-Cartier, sur la Côte-Nord, la substitue à une partie de sa consommation de mazout lourd.

Quant au biochar, une biomasse carbonisée qui se présente sous forme de poudre granuleuse, sa production démarrera cette année. Pour ce projet, Rémabec s’est associée à Airex, une entreprise de Laval dont c’est la spécialité, et à la multinationale Suez. Un biochar propre à l’industrie métallurgique est également dans les plans.

« Ces usines deviendront nos cartes de visite, car nous visons à en construire d’autres, précise Éric Bouchard. Aujourd’hui, la transformation et la récolte du bois dominent encore notre chiffre d’affaires, mais nous anticipons que la proportion de produits verts augmentera. L’industrie forestière a un rôle important à jouer dans la décarbonation du Québec. »

Ces nouveaux marchés deviennent intéressants pour une industrie à la merci des fluctuations du prix du bois d’œuvre, et dont le travail dépend des allocations de droit de récolte du gouvernement. L’étendue des feux de forêt en 2023 et les efforts de protection du caribou forestier réduisent l’accès à la fibre dans les années à venir.

Éric Bouchard
« L’industrie forestière a un rôle important à jouer dans la décarbonation du Québec. »
— Éric Bouchard

Faire connaître la mine d’aujourd’hui

Lorsque Josée Méthot (MBA 1992) accepte la présidence de l’Association minière du Québec (AMQ), en 2012, elle crée la surprise dans son entourage. Après une carrière de 25 ans en environnement et en gestion des matières résiduelles, va-t-elle vraiment rejoindre une industrie critiquée pour son impact environnemental?

« J’ai répondu : “Oui, car ce secteur fait maintenant de très belles choses en environnement et personne ne le sait”, se souvient-elle. Il y avait indéniablement du travail à faire pour valoriser davantage les bons coups de cette industrie. »

Douze ans plus tard, Josée Méthot ne manque pas d’initiatives à mettre de l’avant. Rampe de transport de minerai pour remplacer les camions chez Eldorado Gold Québec, éoliennes pour réduire la consommation de diesel à la mine de nickel Raglan au Nunavik, mur solaire pour préchauffer l’air de l’usine du complexe aurifère LaRonde : le secteur s’emploie ainsi à réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES).

« L’industrie a aussi amélioré ses pratiques en matière d’utilisation et de traitement de l’eau, souligne cette ingénieure de formation. De nombreuses entreprises en consomment moins en mettant en place des cycles fermés pour la réutiliser. »

Les lois et les règlements des dix dernières années sont à l’origine de certaines avancées, comme l’obligation d’élaborer et de financer un plan de restauration des sites avant d’obtenir un permis d’exploitation. Mais toutes les installations minières membres de l’AMQ se sont engagées à aller au-delà en mettant en œuvre des protocoles adoptés par l’Association minière du Canada et présentés dans son programme1 Vers le développement minier durable (TSM).

Les perceptions au sein de la population n’évoluent toutefois pas aussi vite. Josée Méthot a pu le constater lors d’ateliers de consultations2 organisés par le gouvernement l’an dernier. Selon elle, les interventions des gens démontraient une méconnaissance des pratiques et du cadre réglementaire et législatif appliqué à l’industrie. Cette méconnaissance engendre le syndrome « pas dans ma cour ». « Nous allons donc travailler plus fort pour faire connaître nos bonnes pratiques », souligne-t-elle.

Un enjeu d’autant plus important que de nouvelles mines pourraient venir se greffer à la filière batterie québécoise naissante : la moitié des 35 projets miniers actuellement en développement portent sur des minéraux critiques et stratégiques pour la transition énergétique du Québec.

Josée Méthot
« Le secteur minier fait maintenant de très belles choses en environnement et personne ne le sait. »
— Josée Méthot

Mesurer pour mieux bondir

Comment assurer la viabilité d’Agropur, la première coopérative de transformation laitière au Canada, dans un contexte d’inflation, tout en déployant des mesures ESG (environnementales, sociétales et de gouvernance) qui répondent aux attentes de la société et aux demandes des partenaires?

Pour Émile Cordeau (B.A.A. 1999), chef de la direction chez Agropur, c’est un beau et incontournable défi. La Coopérative vise notamment des cibles de réduction de GES d’ici 2031, tant dans ses usines que dans les fermes auprès desquelles elle s’approvisionne, au Canada et aux États-Unis.

« Les questions relatives aux mesures ESG n’étaient pas abordées dans notre industrie il y a près de 10 ans, soutient-il. Leur progression sur le plan agricole et de la transformation alimentaire est aujourd’hui exponentielle. »

« Les quelque 3 000 producteurs membres d’Agropur cherchent depuis longtemps des moyens de diminuer leur consommation d’eau et d’énergie, affirme le chef de la direction. Mais pour progresser, il faut savoir d’où l’on part. » Ainsi, une quarantaine de producteurs et membres de la Coopérative ont participé au projet pilote Fermes durables, depuis pérennisé, pour mesurer leur empreinte carbone et évaluer leurs pratiques.

« Agropur a des objectifs à atteindre, déclare Émile Cordeau. Nous voulons soutenir nos membres qui sont curieux de connaître la quantité de GES qu’ils émettent ou la richesse en carbone de leur sol, et qui veulent savoir comment l’améliorer. »

Un des principaux enjeux provient du méthane émis par la fermentation entérique des ruminants et la décomposition du fumier. Déjà, de grosses exploitations aux États-Unis s’équipent de biodigesteurs, dont la technologie permet de transformer le fumier en biométhane.

Émile Cordeau
« Les questions relatives aux mesures ESG n’étaient pas abordées dans notre industrie il y a près de 10 ans. Leur progression est aujourd’hui exponentielle. »
— Émile Cordeau

« Au Canada, ces projets pourraient être répliqués en créant des partenariats entre les fermes », espère Émile Cordeau. La Coopérative collabore aussi à un projet3 de recherche pour concevoir du biocarburant maritime à partir de surplus de lactose.

En parallèle, Agropur multiplie les initiatives parmi ses 30 usines pour optimiser la gestion de l’eau, réduire la consommation d’énergie et transformer certains de ses résidus en engrais commercial. Pour favoriser la réduction des déchets et répondre à la demande grandissante de la clientèle, la Coopérative met aussi l’accent sur les emballages écoresponsables.

« Les entreprises, en particulier les coopératives, doivent servir d’exemples, tout en créant de la valeur, conclut Émile Cordeau. Nous demeurons engagés plus que jamais dans nos communautés. »