Printemps 2024 – VOL. 22, N° 2

DOSSIER MATIÈRES PREMIÈRES

Écrire l’avenir économique du Québec

Par Sandrine Rastello

Photographe : Martin Girard, Shoot Studio

Jean-François Béland aime la complexité et les défis au point d’y consacrer parfois 15 heures par jour. Quand les projets qui l’accaparent sont annoncés publiquement, il a pour habitude d’inviter ses fils à la cérémonie. L’occasion, selon lui, d’assister à une page d’histoire et de comprendre par eux-mêmes, espère-t-il, que le Québec de 2050 est en train de s’écrire. Rencontre avec le chef des minéraux critiques et stratégiques d’Investissement Québec.

Chargé de développer les filières énergie et mines de la société d’État, Jean-François Béland a une formule-choc pour décrire sa mission : « Le 19e siècle a été celui du charbon, le 20e siècle, celui du pétrole, et le 21e siècle, celui de l’énergie propre. Et le Québec possède les ressources nécessaires pour marquer l’histoire et contribuer à cette nouvelle économie : lithium, terres rares, nickel, etc. »

Contribuer à écrire un nouveau chapitre industriel du Québec a tout pour plaire à ce féru d’histoire et de littérature, qui a fait une partie de ses études et de sa carrière en France. Nouvellement promu vice-président, Filières stratégiques, il contribue à déployer le plan d’économie verte du gouvernement, dont le développement de la filière batterie.

Dans la cour des grands

Les arguments du Québec pour attirer des investissements étrangers dans ce secteur sont bien connus : la province a les minéraux nécessaires à la fabrication de batteries et le savoir-faire pour les exploiter. Son hydroélectricité permet aux entreprises de décarboner leurs opérations. Enfin, elle s’insère géographiquement dans le marché nord-américain des véhicules électriques, tout en étant connectée au reste du monde par des ports et des accords commerciaux.

« Dans certains secteurs, nous pouvons jouer beaucoup plus fort que notre poids démographique et économique », soutient Jean-François Béland. Ces avantages, renforcés par des contributions des gouvernements fédéral et provincial, ont permis de multiplier les annonces en 2023. À ce jour, la valeur des investissements liés à la filière batterie est estimée à près de 11 milliards1 de dollars, dont 3 milliards financés par le gouvernement du Québec sous forme de prêts remboursables ou pardonnables et de prises de participation (un montant qui s’accroîtra lorsque la production démarrera).

Jusqu’ici, deux régions se partagent les investissements : la Mauricie et la Montérégie. Bécancour accueillera notamment des activités de transformation de minéraux rares ainsi que les usines de matériaux de batteries de Ford, General Motors et leurs partenaires. D’ici six ans, cette ville de 14 000 habitantes et habitants devrait fournir jusqu’à 28 % des cathodes fabriquées en Amérique du Nord, selon les prévisions de Benchmark Mineral Intelligence, une agence britannique de données sur les véhicules électriques citée par Investissement Québec.

En septembre 2023, la Rive-Sud de Montréal est devenue le deuxième pôle de cette nouvelle économie quand ­l’entreprise suédoise Northvolt a annoncé un investissement de 7 milliards de dollars pour la construction d’une usine2 de cellules de batteries.

La filière batterie devrait démarrer la production en 2026-2027 et atteindre son rythme de croisière en 2030, estime-t-on chez Investissement Québec. Un des défis de Jean-François Béland consiste à s’assurer que les matériaux miniers seront prêts à temps. « Nous sommes dans la phase d’exécution, explique-t-il. C’est un ballet industriel que nous devons mettre en place. »

MINIBIO

Jean-François Béland

46 ans

Vice-président, Filières stratégiques, Investissement Québec

Distinctions :

  • Chevalier de la Légion d’honneur française (2013)
  • Prix Relève d’excellence HEC Montréal (2012)
« Dans certains secteurs, nous pouvons jouer beaucoup plus fort que notre poids démographique et économique. »

Certaines inquiétudes

Ces transformations inquiètent cependant une partie de la population, alors que le gouvernement envisage de moderniser la Loi sur les mines. Le nombre de claims3, ces titres qui confèrent le droit d’explorer le sol, a bondi entre 2021 et 2023.

L’image des mines a également pâti des révélations sur les niveaux anormalement élevés d’arsenic et d’autres contaminants rejetés dans l’air par la Fonderie Horne4, à Rouyn-Noranda. Dans un sondage5 Léger réalisé en août 2022 pour la coalition Pour que le Québec ait meilleure mine, 68 % des personnes interrogées estimaient que l’industrie minière au Québec a « des impacts négatifs importants sur l’environnement ».

Un cas isolé, croit Jean-François Béland, dans une industrie qui a intégré les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) à ses activités. « Est-ce parfait? Non. Est-ce que ça tend vers la perfection? Oui. Le milieu minier a changé, assure-t-il. Une entreprise minière qui viendrait rencontrer Ressources Québec pour du financement sans avoir des rendements ESG plus que satisfaisants n’aurait pas sa place dans notre portefeuille. »

À l’époque, cet ancien vice-président exécutif de la filière canadienne d’Areva, le groupe nucléaire français aujourd’hui appelé Orano, a pris part à des consultations au Nunavut sur un projet d’extraction d’uranium. Il connaît donc l’importance de l’adhésion des populations locales. Lors de ses visites à Bécancour, il ne manque d’ailleurs jamais une occasion de prendre le pouls de la population.

Alors que cette dernière se montre plutôt réceptive aux changements, la situation est plus tendue sur la Rive-Sud, où les critiques ont déploré le manque de transparence entourant l’usine Northvolt.

« Les deux plus grandes contributions du peuple québécois à la lutte aux changements climatiques seront, dans un premier temps, la batterie, et à moyen terme, l’hydrogène vert. »

L’hydrogène vert a-t-il de l’avenir?

En parallèle, pour remplacer les énergies fossiles, Jean-François Béland se penche sur le dossier de l’hydrogène vert, qui donne déjà lieu à des dizaines de projets dans la province. En novembre, le développeur TES Canada a dévoilé6 un plan de 4 milliards de dollars à Shawinigan.

Investissement Québec n’a pas encore pris d’engagement dans ce secteur dont le procédé s’avère très gourmand en électricité, alors qu’Hydro-Québec dispose actuellement de quantités limitées de puissance à offrir. Mais des discussions sont en cours.

« Les deux plus grandes contributions du peuple québécois à la lutte aux changements climatiques seront, dans un premier temps, la batterie, et à moyen terme, l’hydrogène vert », prédit Jean-François Béland.

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Le bois a-t-il toujours sa place?

L’avenir sera-t-il aussi prometteur pour l’industrie forestière, moteur économique historique de plusieurs régions du Québec? Ébranlées par les feux de forêts, fragilisées par la volatilité des prix du bois d’œuvre et la concurrence de la fibre de bambou chinoise, les entreprises du secteur doivent s’adapter à ces nouvelles réalités, analyse le vice-président.

Les scieries se sont modernisées et équipées de scanneurs qui permettent d’optimiser la coupe de chaque billot. « Plutôt que d’exporter du bois d’œuvre de dimensions standards, le Québec pourrait s’inspirer de la filière batterie et miser sur des produits à valeur ajoutée, comme des segments entiers de murs », suggère-t-il.

« On peut désormais utiliser le bois pour des éléments structuraux plus importants. Aujourd’hui, on construit même des tours en bois! Ces progrès d’ingénierie pourraient représenter des débouchés intéressants pour le Québec. »

Chose certaine, la province a besoin d’innover pour tirer son épingle du jeu, et ce, tant en misant sur de nouveaux secteurs industriels qu’en exploitant différemment ses filons plus traditionnels.

Les matières premières du Québec en chiffres