Malgré des chiffres d’affaires qui feraient l’envie de plusieurs grandes entreprises, les coopératives Agropur et La Coop fédérée demeurent relativement méconnues. La plupart des Québécois ignorent l’ampleur de ces organisations qui embauchent pourtant, à elles deux, plus de 25 000 employés et détiennent des marques que nous consommons au quotidien. Rencontre avec des géants pour qui l’économie de partage n’a rien de nouveau.

La Coop fédérée et Agropur

AGROPUR – COOPÉRATIVE LAITIÈRE

UN MODÈLE D’AFFAIRES TENDANCE

À l’ère de la mondialisation, que penser du modèle d’affaires coopératif : poussiéreux ou encore plus actuel ? Tel le dernier des Mohicans, Agropur rivalise avec les plus grandes multinationales pour assurer sa survie et celle de ses 3 345 producteurs laitiers membres. Son secret : ne pas être soumise aux pressions trimestrielles des actionnaires, ce qui lui permet de mettre de l’avant des stratégies qui ne verraient même pas le jour chez ses concurrents.

« Dans le secteur coopératif, aucune décision n’est prise pour bien paraître au prochain trimestre, lance d’entrée de jeu Serge Paquette, président, Opérations Canada, Agropur – Coopérative laitière. Aucune vente de feu n’est faite pour gonfler les résultats de façon artificielle, ce qui ne signifie pas que l’on néglige pour autant la croissance. »
Le lancement de la marque iögo constitue un bel exemple de cette distinction. En 2011, la française SODIMA rachète la franchise de la marque Yoplait qu’Agropur exploitait en Amérique du Nord depuis 40 ans. « Du jour au lendemain, Agropur s’est retrouvée avec une des plus grosses usines de fabrication de yogourt au Canada sans détenir de marque de commerce », raconte le président. En riposte, les membres du CA ont décidé de lancer une nouvelle marque, iögo, pour protéger leur production laitière. À court terme, l’opération n’avait rien de rentable, mais à long terme, elle visait à assurer la pérennité de leurs fermes. « L’aventure était risquée, car nous tentions de pénétrer un marché qui était déjà très bien servi par les géants de l’alimentation Danone, General Mills et Lactalis, précise-t-il. Bien que nous ayons perdu de l’argent au cours des premières années, Agropur contrôle aujourd’hui 16 % du marché du yogourt au pays. Nous n’aurions jamais pu déployer une telle stratégie en entreprise privée. »

SERGE PAQUETTE

Président, Opérations Canada, Agropur – Coopérative laitière

  • B.A.A. 1987 (réalisé en sept ans en cours du soir)
  • 60 ans
  • Marié et père de deux filles (35 et 32 ans).

Serge Paquette

TRAVAILLER POUR UNE COOPÉRATIVE

Et comme employeur, en quoi le milieu coopératif diffère-t-il? « Comme nous disposons de plus de temps pour faire les choses, nous n’évoluons pas dans un climat de tension constante », soutient l’homme qui contribue à l’expansion d’Agropur depuis 27 ans. Les sondages internes révèlent aussi que les employés apprécient les valeurs d’intégrité et de respect qui transcendent toute l’organisation. Ils sont par ailleurs très fiers d’appartenir à un groupe qui défend avec ténacité les intérêts canadiens et qui connaît aussi un essor important.
Construit en pleine nature, le nouveau siège social, surnommé « le Campus », contribue également à accroître ce sentiment de fierté : technologies de pointe, luminosité priorisée, sentiers pédestres, terrasses, garderie, salle d’entraînement…

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AGROPUR EN BREF

  • La plus importante coopérative laitière au Canada.
  • Le plus grand transformateur laitier au Canada, le 5e en Amérique du Nord et le 20e au monde.
  • 5,9 milliards de litres de lait transformés par an.
  • Fondation : 1938
  • Chiffres d’affaires : 6 G$
  • Nombre d’employés : 8 000
  • Nombre de membres : 3 345 producteurs laitiers
  • Nombre d’usines : 39
  • Principales marques : Natrel, Agropur Signature, Québon, Sealtest, Oka, iögo, Olympic et Allegro.

« Lorsque nous y organisons des activités de recrutement, les candidats en ressortent surpris non seulement de l’ampleur de notre organisation, mais de ce qu’elle a à offrir à ses employés en termes de défis et d’environnement de travail. »
Et des défis, les employés d’Agropur n’en manquent pas ! Surtout avec le traité de libre-échange avec l’Union européenne (AECG), par lequel 17 000 tonnes de fromages fins pourront faire leur entrée au Canada. « Pour s’y préparer, nous orchestrons notamment une importante offensive marketing qui vise à renforcer le sentiment d’appartenance des Canadiens envers la marque Oka, qui fêtera ses 125 ans l’an prochain – ce qui en fait le plus vieux fromage au pays. En parallèle, nous travaillons à élargir notre gamme de produits dérivés sous cette appellation. »
Pour se distinguer, Agropur cherche aussi constamment à innover et à devenir la première de son industrie à répondre aux nouvelles attentes des consommateurs : produits fins, sans lactose, bio… « En décembre dernier, nous avons organisé un concours d’innovation ouverte avec le Quartier de l’innovation de Montréal. Des 63 idées de produits proposées, nous nous sommes engagés à développer les meilleures en collaboration avec les gagnants. Nous avons également conclu des ententes avec un petit groupe de marchands afin de tester des prototypes auprès des consommateurs, ce qui nous permet d’en valider l’impact et de corriger le tir au besoin. Une fois par année, nous organisons aussi une grande exposition à l’interne où nous présentons une vingtaine de nouveaux produits à notre personnel afin d’en évaluer le potentiel de commercialisation. »

SERGE PAQUETTE

quote noireLOIN D’ÊTRE DÉPASSÉ,LE MODÈLE COOPÉRATIF EST QUASIMENT DEVENU TENDANCE AVEC L’ARRIVÉE DES MILLÉNIAUX, QUI PRÔNENT L’ÉCONOMIE DE PARTAGE.quote droite

UN MODÈLE D’AFFAIRES « TENDANCE »

Et que penser du modèle coopératif : est-il toujours d’actualité ? « Loin d’être dépassé, le modèle coopératif est quasiment devenu tendance avec l’arrivée des milléniaux, qui prônent l’économie de partage, soutient le président. Plus que jamais, les consommateurs recherchent des produits fabriqués ici avec des ressources d’ici, ce qui est la raison d’être d’Agropur. »
À la fin de 2017, Serge Paquette prendra sa retraite d’Agropur. Il compte alors aider de petites entreprises à prospérer et surtout, prendre du bon temps avec ses trois petits-enfants. Sa plus grande fierté ? « Avoir fait partie de cette équipe qui a contribué à l’essor d’une organisation dont le chiffre d’affaires atteint désormais 6 G$, alors qu’à mon arrivée, nous n’avions pas encore réalisé notre premier milliard. En près de 30 ans, j’aurai donc assisté à de très beaux changements. »

BEN MARC DIENDÉRÉ

Vice-président principal, Communications, affaires publiques et image de marque, La Coop fédérée

  • D.E.S.S. en gestion des organismes culturels 1998
  • 46 ans
  • Conjoint et père d’un garçon de 16 ans
  • Né à Bobo-Dioulasso, la capitale économique du Burkina Faso
  • Arrivé au Québec en 1995

Ben Marc Diendéré

LA COOP FÉDÉRÉE

100 ans D’ÉCONOMIE DE PARTAGE

Bientôt centenaire, La Coop fédérée a été créée en 1922 pour contribuer à l’effort d’après-guerre. Devenue depuis pancanadienne, cette coopérative jongle aujourd’hui avec deux priorités opposées : soutenir l’économie locale tout en se taillant une place à l’international. Près de 50 % de ses actifs se trouvent désormais hors Québec et Olymel, sa filiale destinée à la transformation des viandes, exporte près du tiers de sa production.

Surtout connue pour ses grandes bannières (BMR, Sonic, Olymel, Flamingo), La Coop fédérée concentre ses efforts dans trois champs d’activité : le secteur agricole (production végétale et animale, et distribution), la transformation des viandes et le commerce de détail. L’idée ici est simple mais efficace : préserver l’emploi en région en couvrant toute la chaîne de valeur du domaine agricole, de la construction de bâtiments à l’achat d’équipement, en passant par la production, la transformation et la distribution agroalimentaire.
« La très grande majorité de la population ignore l’ampleur de La Coop fédérée et l’impact qu’elle a sur l’économie du Québec, souligne Ben Marc Diendéré, vice-président principal, Communications, affaires publiques et image de marque à La Coop fédérée. Même qu’en raison de ses origines modestes et rurales, on la regarde parfois avec une certaine condescendance. Pourtant, je connais plusieurs entreprises qui seraient très heureuses de réaliser un chiffre d’affaires de 6 G$ et de maintenir des dépenses d’investissement annuelles de 600 M$ depuis cinq ans. C’est beaucoup d’argent injecté dans le système, et de nombreux emplois en dépendent. »

BEN MARC DIENDÉRÉ

quote noireLA TRÈS GRANDE MAJORITÉ DE LA POPULATION IGNORE L’AMPLEUR DE LA COOP FÉDÉRÉE ET L’IMPACT QU’ELLE A SUR L’ÉCONOMIE.quote droite

L’image du cultivateur qui ignore tout des dernières technologies est aussi dépassée. La plupart des producteurs sont aujourd’hui étonnamment connectés, surtout les plus jeunes. Certains ont même le Wi-Fi dans leurs tracteurs. Ce sont des gens d’affaires qui dirigent des fermes intelligentes. Ils pratiquent une agriculture de précision qui repose principalement sur les technologies. À titre d’exemple, grâce à l’imagerie satellite, ils peuvent recueillir des données sur la qualité de leurs sols et savoir immédiatement quel traitement leur apporter pour en tirer le meilleur : nutriments, engrais, arrosage, etc.

BEN MARC DIENDÉRÉ

quote noireEN TANT QUE PRODUCTEURS, LES MEMBRES DU CA SAVENT QU’UNE ANNÉE EXCEPTIONNELLE PEUT FAIRE PLACE À UN ÉTÉ DÉSASTREUX. SI BIEN QUE LA PANIQUE NE S’INSTALLE PAS DANS LEUR PROCESSUS DÉCISIONNEL. quote droite

Pour soutenir ses membres dans cette aventure, La Coop fédérée a dû prendre un important virage numérique. « Nous nous devions d’être plus rapides et plus agiles à leur livrer des solutions technologiques à valeur ajoutée, poursuit Ben Marc Diendéré. Aujourd’hui, nous leur proposons plus d’une quarantaine d’outils agrotechnologiques qui non seulement allègent leurs tâches administratives, mais les aident à prendre de meilleures décisions d’affaires. » Pour accélérer le processus de création, La Coop fédérée organise des « MakersLabs » avec le Quartier de l’innovation de Montréal. Ses experts en technologies y rencontrent de jeunes start-ups pour leur présenter des problèmes vécus par les producteurs et les inviter à réfléchir à des solutions.
Ils poursuivent ensuite le travail avec les meilleures propositions. Forte de ses 90 000 membres, la coopérative compte également miser sur le big data pour exploiter pleinement son incroyable banque de données et en faire bénéficier ses membres.

UNE CULTURE PARTICULIÈRE

Hormis une organisation prospère et branchée, quels autres secrets recèle encore La Coop fédérée ? Une culture très particulière qui repose sur l’honnêteté, l’équité, la solidarité et la responsabilité. Toute décision prise au sein de cette organisation doit d’ailleurs reposer sur ce code de valeurs. La responsabilité sociale est au coeur de son ADN.
« Bien que nous ayons le devoir d’assurer la pérennité de la coopérative et de créer de la richesse pour nos membres, nous ne subissons pas cette pression constante de rencontrer les objectifs trimestriels, soutient Ben Marc Diendéré. Nous avons le temps de bien faire les choses, mais aussi le droit à l’erreur. On dirait même qu’avec le temps, notre organisation est devenue lucide, voire sage. Nos décideurs – les membres du CA – savent que chaque bon coup ne durera pas. Qu’une année exceptionnelle peut faire place à un été désastreux. En tant que producteurs, ils en ont vu d’autres, si bien que la panique ne s’installe pas dans leur processus décisionnel; ils savent relativiser, ce qui crée une ambiance de travail beaucoup plus sereine, même si l’heure est parfois très grave. »

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LA COOP FÉDÉRÉE EN BREF

  • La plus importante entreprise agroalimentaire du Québec.
  • Fondation : 1922
  • Chiffres d’affaires : 6,3 G$ (9,2 G$ en incluant son réseau de 70 coopératives)
  • Nombre d’employés : 18 000
  • Nombre de membres : 90 000 membres
  • Principales bannières :
    • BMR et Unimat (350 quincailleries-machinerie agricole);
    • Olymel (Lafleur, Flamingo) : 104 millions de volailles et 6 millions de porcs par an;
    • Division agricole de La Coop fédérée (2,2 millions de tonnes de grains négociées par an);
    • Sonic (185 stations-services).

À ce chapitre, toutes les grandes règlementations internationales actuellement en mouvance – ALENA, gestion de l’offre, Partenariat transpacifique – peuvent changer du tout au tout le visage de l’agriculture au Québec. « Sans parler des nouvelles préoccupations des consommateurs pour les productions bio, locales, responsables et axées sur le développement durable qui transforment les règlementations et, par conséquent, la réalité de nos membres. Nous avons donc de quoi nous amuser pour encore quelques années », conclut en riant Ben Marc Diendéré.

Photo : Martin Girard, photographe – Eric Soulier, directeur artistique – Marilou Bergeron, coiffeuse-maquilleuse – IIllustration : iStock