Changer le monde, une paire à la fois
DOSSIER MODE DURABLE
Changer le monde, une paire à la fois
Par Emmanuelle Gril
La production de souliers laisse une empreinte environnementale considérable. Est-il possible de se chausser de façon plus responsable? Deux diplômés de HEC Montréal, Jules Trolet (B.A.A. 2024) et Vita (Vicky) Scalia (EMBA 2023), ouvrent la marche avec 2 approches distinctes.
Mocassins, sandales, escarpins, bottes, chaussures de course… Difficile de résister à l’offre qui envahit boutiques et réseaux sociaux, saison après saison. En parallèle, la piètre qualité des matériaux permet de fabriquer des souliers à bas prix, qui finissent trop vite à la poubelle.
Résultat : plus de 22 milliards de paires sont jetées chaque année dans le monde, soit 95 % de la production. Au Canada, environ 175 millions sont achetées annuellement, 130 millions aboutissent au dépotoir, bien souvent de 6 mois à 1 an après l’acquisition; à peine 4 % sont récupérées et connaissent une deuxième vie.
Les défis de la seconde main
Ces constats invitent à se mettre en quête de solutions pour freiner l’hémorragie. « J’ai toujours aimé les chaussures, et je cherchais une façon d’agir concrètement pour l’environnement », explique Jules Trolet. Remarquant la réticence des consommatrices et consommateurs envers les souliers usagés – qui occupent une place marginale sur le marché de seconde main –, il décide de s’attaquer au problème.
« L’hygiène est un enjeu, ainsi que les déformations laissées par le pied du précédent propriétaire, note-t-il. On manque aussi cruellement de choix et, même lorsqu’on déniche un modèle qui nous plaît, la bonne pointure n’est pas toujours au rendez-vous. »
C’est pourquoi, après s’être formé en cordonnerie, il se lance dans l’aventure Trolet, une boutique en ligne de chaussures en cuir reconditionnées. Il s’approvisionne auprès de friperies et de grossistes, remet ses trouvailles à neuf, puis les revend à une fraction du prix initial. Désinfection à l’ozone pour éliminer virus et bactéries, nettoyage intérieur et extérieur approfondi, réparations au besoin : rien n’est laissé au hasard avant la mise en marché.
Pour prendre le pouls, Jules Trolet et ses 2 associés, Nathanaël Maillot et Solène Thubert, démarrent leurs activités en novembre 2024, avec un stock d’environ 200 paires. Quelques mois plus tard, les ventes les convainquent d’aller de l’avant. En juillet 2025, portés par le succès d’une campagne de sociofinancement de 100 000 $ menée sur La Ruche, ils s’installent dans un local du quartier Chabanel, à Montréal, et accélèrent leur expansion.
À terme, avec l’aide de leurs membres du personnel et stagiaires, ils souhaitent traiter 1000 paires mensuellement et s’orienter davantage vers des modèles plus haut de gamme, vendus de 250 $ à 600 $ à l’état neuf. « Il y a une part de marché à explorer dans ce segment, car il y a plus d’acheteurs potentiels pour ce type de produit », dit Jules Trolet, avec l’ambition d’étendre sa proposition ailleurs en Amérique du Nord.
Trouver chaussure à son pied
Vita (Vicky) Scalia a longtemps déploré une offre de chaussures trop limitée au Québec. « Il m’était impossible de trouver des souliers à la fois tendance, de qualité et abordables, se souvient-elle. Ils étaient soit très chers, soit de qualité médiocre. » Son idée : combler l’écart entre les options haut de gamme et celles qui sont plus accessibles. Une vision qui a inspiré le nom de son entreprise, L’INTERVALLE, qu’elle a cofondée en 2015 avec son conjoint.
Au-delà de la qualité et des prix raisonnables, elle souhaite aussi mettre de l’avant les valeurs qui lui tiennent à cœur. « Nos modèles sont confectionnés à la main par des artisans en Espagne, en Italie, au Portugal et au Brésil, entre autres, dans des usines et ateliers aux standards élevés et aux pratiques éthiques, évoque-t-elle. Nous sélectionnons avec soin des matériaux d’exception, dont la majorité est certifiée par le Leather Working Group. » Cet organisme à but non lucratif est reconnu mondialement pour ses critères environnementaux rigoureux dans l’industrie du cuir.
Treize magasins au Québec et en Ontario plus tard, L’INTERVALLE s’impose avec des styles qui plaisent autant aux jeunes qu’à une clientèle plus mature. La marque élargit aussi son offre : aux chaussures s’ajoutent des sacs à main confectionnés de façon artisanale, avec des matériaux de grande qualité. « Nous rêvons de croissance ailleurs au Canada, et même à l’étranger, mais le contexte géopolitique actuel nous invite à faire preuve de prudence et à préserver nos acquis », conclut Vita (Vicky) Scalia.




