Printemps 2023 – VOL. 21, N° 2

10 questions que vous n’avez jamais osé poser à…

Taïeb Hafsi

Par Liette D’Amours

Taïeb Hafsi a grandi en Algérie, en pleine guerre de libération nationale. Révolutionnaire dans l’âme, il a cherché toute sa vie à combattre l’injustice et à rendre l’humain plus autonome. Avec le temps, ses méthodes se sont peut-être adoucies, mais ses ambitions sont indéniablement demeurées les mêmes. Rencontre avec un rebelle devenu sage au fil du temps.

Minibio

  • Professeur émérite à HEC Montréal, où il a enseigné de 1984 à 2022
  • Né en 1944 à Saïda, en Algérie
  • Troisième d’une famille de six enfants
  • Marié depuis plus de 50 ans
  • Père de deux garçons
  • Formation : génie météorologique, École nationale de la météorologie, Paris (1968) ; génie chimique, Institut algérien du pétrole, Alger (1969) ; M. Sc. Management, MIT (1978) ; Ph. D. en politique d’administration des entreprises, Harvard Business School (1981) ;
  • Champs d’intérêt : gestion stratégique des organisations complexes, entreprises d’État et gouvernements, gouvernance, émotions des dirigeants, institutions et développement économique dans les pays en développement ;
  • Distinctions : membre de la Société royale du Canada (2018), Grand Prix de la pédagogie (2000), prix Pierre-Laurin de la recherche (1989), prix Coopers-Lybrand du meilleur livre d’affaires (1998), Prix du meilleur livre pédagogique (2001) et prix Michèle Thibodeau-Deguire du mérite bénévole (2020).

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Quel genre d’enfance avez-vous vécue?

« Une enfance somme toute assez heureuse, bien qu’elle ait été affectée par la guerre de Libération d’Algérie. La population de Saïda, la petite communauté où j’ai grandi, était très unie. Tous les jours, mon père nous envoyait porter de la nourriture aux plus démunis. Cette solidarité n’était sûrement pas étrangère à notre résistance au colonialisme. Nous vivions tous à proximité les uns des autres. Des familles élargies où les enfants étaient aimés et pris en charge par un grand nombre d’adultes, parents comme voisins. L’endroit où nous couchions était assez aléatoire. (Rires.) Personne ne s’en inquiétait, d’ailleurs. C’était une période insouciante où les enfants ne craignaient rien. »

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Un événement qui vous a particulièrement marqué?

« La mort de mon père, au cours de cette guerre. J’avais 13 ans. Il a été arrêté en 1958 par un homme sanguinaire réputé pour sa violence. Chargé de “nettoyer la place” face aux mouvements de résistance, le colonel Bigeard a littéralement exécuté toute l’élite politique autochtone de la ville, dont mon père faisait partie. Par “autochtone”, j’entends la population algérienne d’origine, celle qui a subi le colonialisme français – et tout ce que cela suppose – pendant 132 ans. Bien que le choc ait été terrible, j’éprouvais aussi une certaine fierté qu’il se soit sacrifié pour notre liberté. Il m’a beaucoup manqué. »

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Pourquoi être devenu ingénieur?

« Je suis entré à l’université au moment de l’indépendance. L’Algérie était en pleine reconstruction. Tout était à refaire, avec très peu d’expérience et d’expertise. Le pays ne comptait alors que 500 étudiants aux études supérieures. J’ai donc choisi le génie chimique pour intégrer ensuite la Société nationale pétrolière et contribuer à l’émergence de cette industrie au pays. Nous grimpions très vite les échelons, avec de grandes responsabilités pour notre jeune âge. Quand je suis parti, sept ans plus tard, j’étais directeur du raffinage et de la pétrochimie, responsable de trois raffineries, de deux complexes pétrochimiques et d’une vingtaine d’usines de transformation plastique. J’avais 30 ans et j’étais épuisé. »

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Comment êtes-vous passé de l’Algérie à l’Amérique?

« L’idée d’entreprendre des études en management a émergé lors d’une année sabbatique. Un ami m’avait refilé une brochure du MIT. Je ne savais rien de l’Amérique et encore moins de cette école, si réputée soit-elle. Une fois sur place, j’ai été frappé par cette incroyable liberté. Jamais je n’en avais connu d’aussi grande. J’y ai rencontré des gens exceptionnels, dont le professeur C. Roland Christensen, une figure marquante dans ma vie. Il m’a fait réaliser que le savoir que je recherchais pour aider l’Algérie était plus de l’ordre du savoir-être que des compétences techniques, ce qui m’a incité à poursuivre au doctorat à Harvard. »

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Un apprentissage qui a changé votre vie?

« Un jour, Christensen m’a raconté une histoire. Un homme d’État américain se rend en Himalaya pour obtenir les conseils d’un gourou. Après avoir discuté, le gourou lui verse du thé et le laisse volontairement déborder jusqu’à ce que l’Américain intervienne : “Vous ne voyez pas que ce bol ne peut plus prendre de thé?”. Et le gourou de répondre : “Ce bol est comme vous, trop plein, vous ne pouvez plus prendre de conseils”. En terminant, Christensen m’a lancé : “Taïeb, peut-être es-tu aussi trop plein d’Algérie?” Ç’a été une révélation. Pendant les 10 années qui ont suivi, j’ai oublié l’Algérie pour me consacrer à la connaissance. »

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On vous offre d’échanger avec une figure marquante. Qui choisissez-vous?

« Avec les années, je suis devenu un peu plus philosophe. Je me pose plus de questions sur l’humanité. J’imagine donc qu’il pourrait être assez intéressant de discuter avec Moïse, Jésus et Mohamed, les fondateurs des trois principales religions. J’aimerais les entendre sur la perception qu’ils ont de l’héritage qu’ils nous ont laissé, sur l’écart qui existe entre ce à quoi ils aspiraient initialement et ce que nous sommes devenus. Personnellement, je trouve que les rivalités entre les religions constituent le plus grand des désastres. Elles nous font perdre notre humanité. »

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Que serait-on surpris d’apprendre à votre sujet?

« Peu de choses. Je me suis toujours efforcé d’être le plus transparent et ouvert possible. Toutefois, ce qui pourrait probablement surprendre, c’est mon passé révolutionnaire. J’ai même fait de la prison, à Paris, en mai 1968. C’était une époque de grandes perturbations et de militantisme étudiant. Or, il est commun que des étudiants se battent pour des idées, mais nous, nous nous battions pour vrai. (Rires.) Notamment, contre la guerre du Vietnam, à laquelle je ne pouvais que m’identifier comme Algérien décolonisé. Aujourd’hui, je ne crois plus à la révolution. Je sais qu’elle détruit plus qu’elle ne construit. En vieillissant, la lutte devient plus intérieure qu’extérieure… »

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Une expérience qui vous a transformé?

« Le décès de notre fils aîné. Je ne suis plus le même depuis. Ça m’a complètement changé. C’est survenu brutalement, une tumeur au cerveau si profonde qu’elle ne pouvait être opérée. Les médecins ne pouvaient rien faire. Cette épreuve m’a amené à réfléchir à l’humanité, à développer une plus grande conscience de ce que nous sommes. J’étais déjà d’une philosophie orientée vers l’humilité et la reconnaissance de notre ­fragilité, mais cet événement l’a accentuée. Progressivement, je me suis réconcilié avec la mort. Aujourd’hui, je pose un regard différent sur la vie et les êtres. Avec la douleur viennent souvent les questions et la quête de sens. »

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En quoi le milieu des affaires a-t-il changé depuis que vous l’étudiez?

« Sur le plan du management, on assiste actuellement à une sorte de dérive. On accorde beaucoup d’importance à l’opportunisme, au superficiel, au court terme… Au sein des organisations, la coopération s’effrite, et c’est regrettable. Cette influence américaine est très destructrice, car on ne prépare plus l’avenir. Je ne veux pas jeter la pierre aux gestionnaires, mais je pense qu’ils ont un peu perdu le contrôle. La peur qui, hier, constituait un des modes de gestion, est devenue leur principal outil. Et ce qui est incroyable, c’est que tout le monde a peur, tant les gens au sommet que ceux à la base. »

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À quoi occupez-vous votre retraite?

« À faire du sport et du bénévolat avec des amis. Et comme mon épouse est aussi ma meilleure amie, nous passons beaucoup de temps ensemble à évoquer à notre rythme des sujets dont nous avons peu ou pas parlé, puisque nous avons désormais le temps. Au moment de la retraite, j’ai réalisé à quel point j’ai été chanceux d’avoir côtoyé des jeunes toute ma vie. À un point tel que j’en ai oublié mon âge. Grâce à eux, j’ai beaucoup appris. Christensen disait : “Dans une classe, tout le monde enseigne et tout le monde apprend”. Et il avait tellement raison! »