Printemps 2024 – VOL. 22, N° 2

10 questions que vous n’avez jamais osé poser à…

Jacques Roy

Par Liette D’Amours

Des Forces armées canadiennes à HEC Montréal en passant par l’UQAM, Jacques Roy est devenu au fil du temps un expert reconnu et respecté dans les domaines de la gestion de la logistique et du transport. Son dernier livre, La saga des aéroports de Mirabel et Dorval, témoigne de sa grande capacité à tisser des liens étroits sur le terrain pour mieux cerner les enjeux et proposer des solutions plus judicieuses.

Minibio

  • Professeur titulaire au Département de gestion des opérations et de la logistique de HEC Montréal depuis 2001, directeur du Groupe de recherche CHAÎNE et responsable du Carrefour logistique
  • Né à Saint-Jean-sur-Richelieu en 1949
  • Deuxième d’une famille de trois enfants (un frère aîné et une sœur cadette)
  • Marié et père d’une fille et d’un garçon
  • Formation :
  • Champs d’intérêt :
  • Principales distinctions : 

01

Comment vous décririez-vous?

« Comme une personne assez sympathique, avec un bon sens de l’humour. C’est du moins ce que mes étudiants notent dans leur évaluation. (Rires.) Je suis aussi très loyal et persévérant. Côté professionnel, j’ai toujours privilégié une approche terrain. D’ailleurs, la première chose que j’ai faite lorsque j’ai amorcé mon doctorat, qui portait sur la planification du transport dans une entreprise de camionnage, ç’a été d’aller faire des livraisons avec les chauffeurs. Après deux semaines, j’en savais plus sur leurs enjeux que leurs gestionnaires. J’ai toujours beaucoup cru en cette façon de faire, qui m’a servi tout au long de ma carrière et qui permet de mieux comprendre les organisations de l’intérieur. »

02

Qu’est-ce qui vous a incité à amorcer votre carrière dans les Forces armées?

« J’ai grandi à Saint-Jean-sur-Richelieu, où se trouve le Collège royal militaire, à une époque marquée par la conquête de l’espace. Comme j’étais fasciné par les fusées et les missiles, j’ai amorcé mes études supérieures en physique au Collège militaire, avec pour destination l’­aéronaval. Mais, un an après mon admission, le Canada a mis au rancart le seul porte-avion qu’il possédait. Et comme je n’avais aucunement l’ambition de devenir marin, j’ai demandé un transfert dans l’aviation. Ils m’ont alors affecté aux armes techniques, où j’ai rapidement réalisé que je ne ferais pas une grande carrière en balistique. (Rires.) »

03

Que retenez-vous de votre parcours militaire?

« Au-delà des entraînements excessifs et du respect de la hiérarchie, il reste la collégialité et les amitiés que l’on tisse pour la vie en raison des moments difficiles que l’on traverse ensemble. Ma formation dans les Forces armées m’a donc permis d’acquérir une discipline et une tolérance envers tous types de frustrations. J’y ai aussi développé une grande ténacité et une bonne capacité d’adaptation. Depuis, ça m’en prend beaucoup pour me décourager. Plus que tout, l’armée m’a appris à travailler en équipe et à entretenir de bonnes relations avec mes collègues, une valeur grandement encouragée aujourd’hui dans toutes les organisations, mais qu’on valorisait assez peu à l’époque. »

04

Comment passe-t-on de l’aérospatial à la gestion?

« Quand j’ai terminé mon baccalauréat, j’ai été nommé officier d’ingénierie aérospatiale à la base militaire de Bagotville. J’y supervisais l’entretien d’avions-visiteurs et d’hélicoptères de recherche et de sauvetage. Et ce n’est pas la maintenance qui manquait, car le Canada avait acheté de vieux avions de chasse américains qui avaient servi dans le désert de l’Arizona. Quand on les démarrait à – 40 °F, le liquide hydraulique coulait de partout. (Rires.) Un an plus tard, on me confiait la gestion de tous les ateliers de réparation et d’entretien; j’avais 22 ans et je dirigeais 200 employés. J’ai donc décidé d’entreprendre un MBA à HEC Montréal par le biais d’un programme d’études subventionné par les Forces armées. »

05

Avez-vous éprouvé un certain choc de culture entre ces deux mondes?

« Quand j’ai amorcé ma maîtrise, en 1974, le Québec était en pleine mouvance indépendantiste, et le Parti Québécois allait être porté au pouvoir. Je me suis alors retrouvé jeune militaire dans la même cohorte que Pauline Marois, qui était notre présidente de classe. Inutile de vous dire que je n’avais pas besoin de porter l’uniforme kaki pour me sentir l’étranger dans la pièce! (Rires.) Après mon doctorat, j’ai accepté un poste de professeur à l’UQAM, ce qui a aussi exigé une certaine adaptation. Dès le premier cours, les étudiants ont remis en question mon mode d’évaluation, mais la négociation n’a pas été très longue… (Rires.) »

06

Un personnage qui vous a particulièrement inspiré?

« Albert Schweitzer. Quand j’étais jeune et que j’aspirais à changer le monde, son histoire m’avait vraiment inspiré. Ce médecin alsacien, qui a remporté le prix Nobel de la paix, était aussi musicien, théologien et philosophe. Il donnait des concerts à l’international pour financer ses missions de santé en Afrique. Le professeur Jean ­Guertin, qui m’a enseigné au MBA, est ensuite devenu pour moi un véritable modèle. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le Prix de pédagogie de l’École porte son nom. En plus de ses qualités pédagogiques, il était authentique, chaleureux et bienveillant avec tous. D’où ma grande fierté lorsque j’ai à mon tour remporté ce prix. »

07

Avez-vous un talent caché?

« Sûrement pas mon côté manuel! Même changer un luminaire peut comporter certains risques. (Rires.) En revanche, je suis assez habile en jardinage. Mes pots de fleurs sont parmi les plus beaux du quartier. Cette activité me détend et me permet de faire le vide, comme le golf, un de mes loisirs préférés. Quand je me retrouve sur un terrain, en pleine nature, je mets mes préoccupations de côté et ne pense qu’à ma partie. Pas de cellulaire sur le vert : c’est sacré! Ces pauses me permettent de mieux rebondir. Pour réfléchir à des problèmes ou commencer à écrire un chapitre, je vais plutôt marcher. (Rires.) »

08

Comment réagissez-vous lorsqu’une situation se complique?

« Je n’ai pas vraiment tendance à paniquer. Je suis plutôt du genre à rester calme et à chercher des solutions. Je vais d’abord voir ce qui se fait ailleurs pour comprendre comment les autres s’y sont pris et apprendre de leurs façons de faire. Toutefois, si la situation dérape et qu’il n’y a vraiment rien à faire, je passe à autre chose. De mes cours sur le stress sans détresse, j’ai retenu que nous ne sommes pas toujours obligés de nous mettre dans le trouble. (Rires.) Si nous sommes sur le point de croiser quelqu’un qui cherche visiblement la confrontation, nous pouvons aussi changer de trottoir. »

09

La fois où vous avez eu l’air un peu fou?

« La veille d’une conférence très sérieuse à Hawaï, mon épouse et moi avons assisté à un spectacle au cours duquel des danseuses hawaïennes m’ont invité à monter sur scène. Me voilà donc à danser le hula-hoop avec des fleurs autour du cou et de la tête – et j’avais autant de cheveux à l’époque qu’aujourd’hui. Tout le monde se tordait de rire et on m’a même accordé le premier prix de la soirée. Tout allait bien, jusqu’à ce que j’arrive à la table d’inscription de la conférence le lendemain et qu’une des hôtesses me reconnaisse et décrive à haute voix ma performance de la veille. »

10

Que pensez-vous de l’actuelle réforme du système de santé?

« Je n’en connais évidemment pas tous les détails, mais j’ai effectué assez d’études sur la logistique hospitalière pour constater que, parfois, nous sommes encore à l’âge de pierre au Québec. Depuis 50 ans, le système de la santé n’a pas beaucoup évolué. Nous avons encore des problèmes avec les systèmes d’information, les dossiers-patients, la centralisation et l’accès à l’information… Pour réussir cette transformation, nous devrons partir du terrain. Les gens en place connaissent les solutions, il faut les écouter. C’est un chantier immense, mais si tout le monde collabore et que nous impliquons les équipes qui sont sur place, nous pouvons y arriver. »