Réussir dans le secteur des technologies vertes exige beaucoup de persévérance. Il faut non seulement éduquer, convaincre et faire ses preuves, mais aussi et surtout offrir une solution performante sans grever le budget de ses clients. Voici l’histoire de deux convaincus qui doivent se montrer particulièrement convaincants.

Jérémi Lavoie

JÉRÉMI LAVOIE

PLAIDOYER POUR LA PLANÈTE

Après des études en droit, Jérémi Lavoie amorce sa carrière d’avocat au bureau du Procureur général du Québec en 2007. Histoire d’élargir ses horizons, il entreprend trois ans plus tard un MBA à HEC Montréal.

Il y découvre l’univers du développement durable, qui correspond tout à fait à ses intérêts et à ses valeurs. Une fois ses études terminées, il devient conseiller juridique chez Enercon Canada, l’un des plus grands constructeurs de parcs éoliens au monde. Travailler pour cette multinationale allemande lui permet d’explorer la gestion tout en développant une expertise juridique dans le secteur des énergies renouvelables.

Au printemps 2013, car2go, le service d’autopartage du constructeur automobile allemand Daimler AG, lui propose un nouveau défi : ouvrir une place d’affaires à Montréal. Il fallait démarrer l’entreprise de zéro : obtenir les permis de stationnement nécessaires pour opérer, trouver un local, embaucher du personnel, négocier avec les arrondissements, tisser des liens avec la communauté et même changer les mentalités.

« Comme le concept d’autopartage en libre-service est relativement nouveau, les consommateurs ne comprennent pas d’entrée de jeu la place qu’un tel service peut avoir dans leur vie, souligne Jérémi Lavoie. Il faut le leur expliquer et en montrer les avantages. Aujourd’hui, peu de gens peuvent se passer d’un cellulaire, mais au départ, il a fallu créer le besoin. Une grande partie de mon travail consiste donc à sensibiliser les gens, car faire adopter l’autopartage suppose non seulement un changement de comportement, mais aussi un changement social. Posséder une voiture est encore très important dans notre société et confère presque un statut social, même si la plupart des autos ne roulent pas 95 % du temps. »

C’est exactement ce constat qui a fait émerger l’idée de l’autopartage. Pourquoi investir dans une voiture quand on peut en louer une au moment de son choix, sans se soucier de l’entretien ? Avec car2go, il suffit d’installer l’application sur son téléphone intelligent, de vérifier la disponibilité des voitures et de réserver à distance celle qui se trouve la plus proche. Une fois sur place, on la déverrouille avec un NIP fourni par l’application et on effectue sa course.

« Actuellement, louer une smart chez car2go coûte 41 ¢ la minute, 15 $ l’heure ou 59 $ par jour, ce qui comprend l’essence et l’assurance, explique le dirigeant. Personne n’utilise notre service de façon monopolistique et ce n’est d’ailleurs pas notre objectif. La grande tendance est actuellement au transport multimodal. D’où l’intérêt de pouvoir laisser l’auto à un autre endroit, ce qui procure une latitude complète aux consommateurs. »

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EN BREF

  • JÉRÉMI LAVOIE est directeur général de car2go Montréal
  • MBA (HEC Montréal 2011)
  • LL. B. (Université de Montréal 2006)
  • 35 ans
  • Marié et père d’un garçon de 3 ans

Faciles à garer et non énergivores, les petites smart plaisent tout particulièrement aux citadins qui ont des paquets à transporter ou qui doivent se déplacer en dehors des heures de transport en commun ou dans les zones mal desservies. D’ici les prochains mois, car2go élargira son offre en proposant des compactes Mercedes pour les plus longs déplacements, qui demandent plus d’espace et de confort.

Sur le plan environnemental, les avantages ne sont pas négligeables non plus : une récente étude effectuée par l’Université Berkeley révèle que chaque voiture destinée à l’autopartage en libre-service équivaut au retrait de sept à onze autos de la circulation. Une seule auto partagée contribue aussi à diminuer les émissions de GES de 10 à 14 tonnes de CO2 par année. Comment les chercheurs expliquent-ils ce phénomène ? C’est que les gens qui ne disposent pas toujours d’une voiture utilisent d’autres modes de transport. Parmi les autres impacts, notons également la réduction de la congestion routière, de la pollution et de la pression sur le stationnement.

Jérémi Lavoie a-t-il un souhait à formuler sur le plan des technologies vertes ? « L’inaction des gouvernements face au réchauffement climatique m’inquiète considérablement, soutient-il. On dirait qu’ils attendent toujours la catastrophe pour réagir. En ce sens, il serait souhaitable que les politiques publiques soient moins timides et qu’on s’inspire davantage de ce qui se fait ailleurs, notamment en Allemagne, afin qu’on s’attaque plus sérieusement au problème. »

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CAR2GO MONTRÉAL EN BREF

  • Fondation : 2013
  • Chiffre d’affaires : non dévoilé
  • Nombre d’employés : 20
  • Flotte : 450 véhicules
  • Nombre d’employés : 20
  • Nombre de membres : 50 000

« Pour l’heure, il reste encore beaucoup de travail à faire, ajoute-t-il. L’Île de Montréal compte plus de 700 000 voitures, alors que notre entreprise n’en possède que 450. Nous ne sommes donc qu’une goutte dans l’océan. Toutefois, toutes les projections portent à croire que cette industrie explosera au cours des prochaines années. En attendant, c’est surtout très valorisant de sentir que nous faisons plus partie de la solution que du problème. »

COLIN RYAN

D’ANGE INVESTISSEUR À ENTREPRENEUR

Colin RyanIngénieur de formation, Colin Ryan amorce sa carrière dans le secteur des ressources naturelles. Après avoir dirigé plusieurs projets pour le compte de Shell Canada et du Groupe Noranda, il quitte cette industrie en 2001 pour entreprendre un MBA intensif à HEC Montréal. Diplôme en main, il achète une participation dans Cansolv, une PME de huit employés qui fabrique des systèmes de capture pour les polluants de rejets gazeux. Flairant la bonne affaire en Asie, le jeune entrepreneur y connaît une expansion sans précédent. À peine six ans plus tard, son entreprise réalise un chiffre d’affaires de 30 M$ par année et détient les deux-tiers du marché chinois. Las de faire la navette entre les deux continents, Colin Ryan décide de vendre son lucratif fleuron à son premier employeur, Shell.

Fortune en poche, il devient ange financier et s’associe brièvement à Cycle Capital, un groupe de capitaux-risqueurs canadien spécialisé dans le secteur des technologies propres. « J’ai rapidement compris que j’étais plus utile à prendre une part active dans une seule entreprise qu’à m’engager passivement dans plusieurs, admet Colin Ryan. C’est pourquoi j’ai décidé de m’impliquer davantage dans Effenco, une start-up fort prometteuse dont j’étais devenu le principal actionnaire en 2010. Jusqu’alors, j’avais résisté à la tentation d’en prendre le gouvernail, me contentant de siéger au conseil d’administration, mais en 2013, les fondateurs ont su me convaincre d’en assurer la présidence. »

Pourquoi avoir investi dans Effenco ? « Question de valeurs. À mon avis, on peut réussir en affaires tout en prenant soin de la planète, soutient Colin Ryan. Tant qu’à réinjecter des fonds dans l’économie, je préférais donc miser sur une entreprise qui pouvait faire une réelle différence sur le plan environnemental. Effenco développe des solutions pour camions lourds qui contribuent non seulement à réduire leurs coûts de carburant, mais aussi leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). L’impact de chaque poids lourd équipé de notre technologie revient à retirer quatre à cinq voitures de la circulation, soit de 12 à 30 tonnes de CO2 par année. »

Destinée aux véhicules vocationnels tels que les camions de collecte de matières résiduelles, les tracteurs de terminaux, les camions de livraison, les bétonnières, les camions à nacelle et les autobus, cette innovation permet l’arrêt du moteur dès que celui-ci s’immobilise, tout en maintenant opérationnels ses accessoires et ses équipements. En règle générale, ces arrêts représentent entre 40 et 70 % du temps d’utilisation de ce type de véhicule. « Nous sommes les seuls au monde à offrir une technologie hybride-électrique Stop-Start pour camions lourds vocationnels, spécifie le PDG d’Effenco. Par ailleurs, pour chaque dollar investi, notre solution est la meilleure sur le plan des réductions de consommation de carburant et d’émissions de GES. » Un argument de taille pour en favoriser l’adoption !

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EN BREF

  • COLIN RYAN est président-directeur général d’Effenco
  • MBA (HEC Montréal 2002)
  • Bac en génie mécanique (Université McGill 1989)
  • 51 ans
  • Marié et père de deux filles (19 et 14 ans).

Un autre atout s’est aussi révélé à l’usage : la réduction du bruit. « Nous n’avions pas réalisé à quel point cet aspect pouvait constituer un avantage pour nos clients, poursuit-il. Non seulement pour un confort accru, mais aussi sur le plan de la sécurité, car le conducteur et les travailleurs autour du véhicule peuvent désormais mieux se comprendre. Beaucoup de cols bleus se retrouvent coincés derrière le véhicule parce qu’ils n’entendent venir pas le danger. Cette situation constitue d’ailleurs l’une des principales causes d’accidents à New York. Le syndicat de cette ville a tout de suite vu les avantages indéniables de cette technologie pour ses membres. »

PATIENCE ET LONGUEUR DE TEMPS…

Cependant, faire ses preuves dans le secteur des technologies vertes n’est pas chose facile. À titre d’exemple, il aura fallu cinq ans de tests, de preuves de concept et de projets-pilotes avec la Ville de New York avant qu’Effenco puisse soumissionner à un premier appel d’offres. Un prototype a même été examiné sous toutes ses coutures pendant deux ans. « Si nous décrochons le contrat, l’effort aura valu le coup, affirme Colin Ryan. Chaque année, New York procède à l’acquisition d’environ 350 camions à ordures pour assurer le remplacement de sa flotte, qui en compte 2 300. »

À terme, cette métropole ne sera peut-être pas leur plus gros client, mais elle représente, pour l’heure, leur meilleure carte de visite. « Non seulement il s’agit d’une ville prestigieuse, mais ils choisissent leurs fournisseurs selon un processus extrêmement rigoureux, précise le dirigeant. Ils se sont même dotés d’un laboratoire de 20 M$ pour valider la performance des technologies destinées à réduire leurs émissions de GES. Alors, lorsqu’on participe à un appel d’offres qui correspond en tous points à la technologie que l’on propose, cela signifie que notre solution a passé le test. »

Après plusieurs années de vaches maigres, la PME a donc le vent dans les voiles. L’automne dernier, la multinationale Derichebourg, une entreprise spécialisée dans la collecte des matières résiduelles, lui commandait 60 camions équipés de sa technologie. « Le cycle de vente et de développement de produits est très long dans le secteur des technologies propres et le financement est de loin notre principal défi, précise Colin Ryan. Il faut avoir les reins et les nerfs très solides pour réussir. Notre entreprise a été fondée en 2006 et nous commençons à peine à commercialiser notre produit. Par exemple, nous avons livré quatre systèmes en 2015 alors qu’actuellement, notre carnet de commandes en compte 80 et nos prévisions avoisinent les 300 pour 2018. »

Mieux encore, Effenco joue désormais dans la cour des grands. « Quand on veut susciter l’adoption d’une nouvelle technologie, on doit générer la demande auprès de l’utilisateur final. Toutefois, notre objectif ultime, c’est de traiter directement avec les grands manufacturiers internationaux afin qu’ils intègrent notre solution dès la conception, dans leurs usines. À ce chapitre, nous y sommes presque : nous sommes actuellement en discussion très sérieuse avec quatre grands fabricants. Accéder à ce niveau d’influence nous donne le sentiment de pouvoir faire une réelle différence à l’échelle de la planète, et ça, c’est vraiment extraordinaire comme sensation », conclut Colin Ryan.

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EFFENCO EN BREF

  • Fondation : 2006
  • Secteur d’activité : manufacturier
  • Nombre d’employés : 20
  • Chiffre d’affaires : entre 1,5 et 2 M$
  • Carnet de commandes : plus de 3 M$
  • Principaux clients : Ville de New York, Derichebourg, Dubaï Ports World, Groupe CRH, Purolator, Cascades, Molson Coors, Metro, la Société des alcools du Québec et Sobeys.

Photos : Jocelyn Michel, photographe – Eric Soulier, directeur artistique