Plus que jamais, Montréal se positionne sur l’échiquier du savoir : premier pôle mondial en animation et effets visuels, deuxième en intelligence artificielle et cinquième en production de jeux vidéo. Plus que jamais, la métropole se distingue par sa capacité à attirer et à former des talents reconnus pour leur créativité et leur capacité à innover. Yannis Mallat, d’Ubisoft, ainsi que Benoit Chagnon et Jean-Sébastien Chouinard, de Moment Factory, nous racontent leur parcours dans des entreprises qui doivent constamment se réinventer pour demeurer des leaders.

Président-directeur général des studios canadiens d’Ubisoft
 MBA 1999  44 ans

YANNIS MALLAT, UBISOFT MONTRÉAL

DE L’AGRODÉVELOPPEMENT À LA CRÉATION DE JEUX

Alors que l’industrie québécoise des jeux vidéo compte quelque 11 000 travailleurs répartis dans 200 entreprises, Ubisoft en embauche à elle seule près de 4 000, dont 3 500 à Montréal. En moins de 25 ans, ce studio de jeux vidéo est devenu le plus important au monde. C’est dire à quel point Ubisoft se positionne aujourd’hui comme la locomotive de cette industrie au Québec.

« Ce statut nous confère le pouvoir – et surtout le devoir – de pousser certains dossiers sur la place publique, comme l’importance de développer de la propriété intellectuelle et d’encourager la formation, précise Yannis Mallat, qui s’est vu offrir la présidence de l’entreprise seulement cinq ans après y avoir fait son entrée, en 2001.

Toutefois, rien ne le prédestinait à œuvrer dans ce domaine. Tout juste diplômé en France de l’École supérieure d’agrodéveloppement international, il débarque en Afrique de l’Ouest pour travailler dans des organisations non gouvernementales, notamment au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire. « Le genre d’expérience marquante à laquelle on aspire, mais qu’on peut aussi souhaiter ne vivre qu’une fois », commente-t-il. À son arrivée à Montréal, il est donc fin prêt à se lancer dans une tout autre aventure : il entreprend un MBA intensif en 1999, tout en gardant un œil très intéressé sur Ubisoft, qui venait de s’établir dans le Mile-End.

« Dès mon embauche, j’ai eu la chance d’occuper un poste de producteur qui m’a permis d’apprendre très vite les composantes-clés du métier et de côtoyer les acteurs influents de cette industrie », raconte-t-il. Rapidement, Yannis Mallat enfile les succès : Rayman Advance – dont la sortie coïncide avec le lancement d’une nouvelle console Nintendo – et la trilogie de Prince of Persia, « dont le premier opus est venu confirmer qu’à Montréal, nous étions capables de concevoir des jeux vidéo de catégorie AAA ».

Ses meilleurs coups en carrière ? « Le premier : avoir donné mon aval pour le développement d’un nouveau moteur de jeux destiné aux consoles du futur, se remémore le PDG. Je savais que c’était une tâche monumentale et extrêmement risquée, mais j’ai décidé de faire confiance à une équipe talentueuse et très audacieuse. » Résultat : c’est sur cette plateforme que repose le succès d’Assassin’s Creed !

Deuxième meilleur coup : « Avoir osé proposer des rêves ambitieux lorsque j’ai pris la barre du studio en 2006 et croire qu’Ubisoft Montréal pouvait devenir LA référence mondiale en production de jeux vidéo. Aujourd’hui, nous sommes les premiers en nombre d’employés, mais aussi les premiers à lancer autant de titres et à toujours arrimer nos sorties au lancement de nouvelles consoles. »

NE RIEN TENIR POUR ACQUIS

Ses plus importants défis ? « D’une part, réussir à préserver une culture de création prolifique tout en poursuivant notre croissance. Gérer 4 000 personnes au Québec fait appel à des moyens qui pourraient parfois déshumaniser la création. Il faut donc demeurer vigilant pour éviter de verser dans la complaisance. »

D’autre part, le défi de la relève inquiète toujours autant. D’où l’importance de constamment investir dans la formation. « L’écosystème montréalais est sain mais fragile, déclare-t-il. Il nous faut donc en prendre soin et assurer la pérennité de notre bassin créatif en formant davantage de talents et en mettant de l’avant des stratégies pour attirer de nouvelles recrues. »

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UBISOFT MONTRÉAL
EN BREF

 Fondation : 1997
 Siège social : Montreuil (France)
 Nombre d’employés : 3 500
Chiffre d’affaires : 1,732 M€
(pour Ubisoft Entertainment)
 Secteur : production de jeux vidéo
 Ampleur : plus grand studio de développement de jeux vidéo au monde
 Force de création : plus de 100 jeux
 Productions réalisées au Canada : Tom Clancy’s Splinter Cell, Assassin’s Creed, Far Cry, Rainbow Six Siege, etc.

« Je ne le répéterai jamais assez : 85 % des métiers de 2030 n’ont pas encore été inventés, ajoute le PDG. Comment le système d’éducation s’adaptera-t-il pour enseigner aujourd’hui des métiers qui n’existent pas encore ? Ce défi exigera beaucoup d’agilité et un dialogue constant avec l’industrie pour mieux en connaître les besoins. »

DE GRANDES AMBITIONS

Pour 2025, les studios canadiens d’Ubisoft se sont dotés d’un objectif extrêmement ambitieux : rassembler 200 millions de joueurs actifs chaque mois, alors qu’ils n’en attirent actuellement que 20 millions. Pour remporter ce pari, Yannis Mallat compte miser sur de grands axes porteurs tels que le développement du marché chinois, de nouvelles plateformes comme le mobile et le streaming – notamment grâce à un partenariat avec Google, dont les premiers tests ont été effectués l’automne dernier avec Assassin’s Creed Odyssey, dernier opus de la marque, sous le leadership d’Ubisoft Québec.

BENOIT CHAGNON ET JEAN-SÉBASTIEN CHOUINARD, MOMENT FACTORY

MISSION : SORTIR DES SENTIERS BATTUS

Projeter un spectacle son et lumière sur l’iconique Sagrada Familia, illuminer le pont Jacques-Cartier, réaliser les effets visuels du spectacle de Madonna au Super Bowl… Depuis sa création en 2001, Moment Factory fait dans la démesure et l’ingéniosité pour toucher et éblouir la planète. Inutile de préciser qu’il faut carburer au dépassement pour évoluer dans cette entreprise qui réalise près de 85 % de ses projets à l’international.

TOUCHER LES FOULES

Animé du désir de relever de plus grands défis, Benoit Chagnon se laisse séduire par une offre d’emploi parue sur le site de HEC Montréal et entre chez Moment Factory à titre de directeur, Équipe contenu, en 2013. Ce sont d’abord les projets-phares de l’entreprise et leur aspect multidisciplinaire qui l’attirent. Non seulement son côté touche-à-tout y est valorisé, mais il peut enfin vivre toutes ses passions : animation, design graphique, musique, architecture et technologies.

« La vision de l’entreprise “ We do it in public ” m’interpellait aussi beaucoup. Dans tous nos projets, nous cherchons à faire vivre une expérience artistique collective où l’exploration technologique est centrale, ce qui répondait à une certaine aspiration, se rappelle-t-il. Et ce, sans parler de la grande confiance qu’on nous témoigne : ici, on nous choisit pour créer l’inédit, pour amener les foules ailleurs. Nous naviguons donc toujours en terrain inconnu et se tromper fait partie de l’exploration. » D’où l’importance d’avoir le droit à l’erreur.

Promu directeur de création à l’automne 2017, son travail consiste aujourd’hui à repérer les meilleurs talents et à provoquer des rencontres artistiques pour que la magie opère. « Pour moi, bien gérer une équipe créative, c’est s’assurer que les bons talents soient réunis au bon endroit au bon moment afin qu’une étincelle surgisse, déclare Benoit Chagnon. Et comme nos clients carburent à l’innovation, je dois connaître tout ce qui se fait de plus inédit sur la planète, pour y dénicher les artistes les plus novateurs et les plus prometteurs. »

TOUJOURS PLUS LOIN

Après avoir complété une maîtrise en intelligence d’affaires, Jean-Sébastien Chouinard devient le quatrième employé de la firme conseil Adviso où, pendant près de 10 ans, il instaure le service de stratégies, de mesures de performance et de contenus pour les médias sociaux. Un bref passage dans des start-ups technologiques, notamment chez Walking Thumbs et LANDR, lui révèle un certain goût pour la direction de produits. À l’automne 2018, Moment Factory le recrute pour mettre en place une équipe et un processus dédiés à la création de produits.

« Ici, l’innovation est toujours en pleine effervescence, rapporte le directeur des nouveaux produits. Au quotidien, notre service de R-D s’active à repousser les limites. On y pirate des systèmes, on y modifie des objets existants pour leur donner une nouvelle vie. On exerce une veille technologique constante qui va bien au-delà de notre industrie. Mon travail consiste à repérer les produits les plus prometteurs que l’on crée ici pour en explorer le potentiel de mise en marché. »

JEAN-SÉBASTIEN CHOUINARD

JEAN-SÉBASTIEN CHOUINARD
Directeur des nouveaux produits,
Moment Factory
 M. Sc. Intelligence d’affaires 2007
 38 ans

En parallèle, Jean-Sébastien Chouinard assure le développement de X Agora, un produit qui propulse la majorité des événements créés par l’entreprise. Cet outil est utilisé tant pour planifier et programmer un événement multimédia que pour le présenter en direct et ainsi, économiser temps et argent, car les essais erreurs sont désormais virtuels.

Qu’est-ce qui l’a attiré chez Moment Factory ? Évidemment, l’envergure des projets et le haut niveau de créativité, mais surtout la mission qu’on lui a confiée : se servir de l’innovation pour créer de nouveaux produits. « C’est la première fois qu’on me donne autant de liberté d’action et qu’on me permet de vivre mon côté intrapreneur. »

UNE MAIN-D’ŒUVRE QUI SE FAIT RARE

Quels sont les plus grands défis auxquels les dirigeants sont confrontés ? Le recrutement leur cause indéniablement des maux de tête, tant du côté des artistes que des programmeurs. Après avoir ratissé la scène locale, ils doivent souvent se tourner vers l’étranger pour combler leurs besoins. Un tiers de l’équipe dédiée aux contenus est d’ailleurs constitué d’artistes provenant de l’international.

BENOIT CHAGNON

BENOIT CHAGNON
Directeur de création, Moment Factory
 DESS en gestion des organismes culturels 2010  39 ans

« À Montréal, on se vole actuellement les talents d’une entreprise à l’autre, déplore Jean-Sébastien Chouinard. L’effervescence de l’intelligence artificielle fait en sorte que le bassin de programmeurs se tarit encore plus. La métropole est devenue l’une des plus grandes scènes de lancement de start-ups en Amérique du Nord qui attirent et développent les meilleurs talents dans tous les domaines d’expertise relatifs à la création de produits numériques. »

Pour remédier à la difficulté de recruter des candidats expérimentés, Benoit Chagnon s’est récemment vu confier la mise sur pied de l’École MF, un programme de formation visant à favoriser le transfert de connaissances à l’interne. Dans une entreprise de création multidisciplinaire, il est essentiel que chacun connaisse l’univers de l’autre et ses possibles, surtout lorsque le nombre d’employés croît constamment. En plus de permettre à de jeunes talents de progresser plus rapidement dans l’entreprise, cette formation contribue au choc des idées, essentiel à l’innovation

« Assurer une récurrence représente aussi toujours un défi pour une boîte de création, poursuit Benoit Chagnon. Le projet unique coûte cher; c’est pourquoi nous cherchons à le rentabiliser en travaillant sur des bases qui peuvent être répliquées. Comme Foresta Lumina, que nous avons décliné en plusieurs autres projets. Le cœur technologique demeure similaire, mais le contenu varie d’un endroit à l’autre. »

PERSPECTIVES D’AVENIR

Quelles sont les grandes tendances dans leur industrie ? « Davantage d’interactivité, de jeux grandeur nature, de réalité augmentée dans l’espace, soutient Benoit Chagnon. Le spectateur sera de moins en moins passif. Avec nos clients des parcs thématiques, nous explorons d’ailleurs comment passer du manège aux jeux vidéo collectifs. Les projets de divertissement collectif se multiplient aussi dans les complexes touristiques intégrés. »

Où se voient-ils en 2025 ? Alors que Benoit Chagnon aspire à pousser toujours plus loin son médium et à contribuer à son évolution, Jean-Sébastien Chouinard souhaite évoluer au sein d’une équipe qui mise sur l’innovation de rupture pour révolutionner l’univers du divertissement.∙

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MOMENT FACTORY
EN BREF

Fondation : 2001
Siège social : Montréal
Nombre d’employés : 350
Chiffre d’affaires : non dévoilé
Secteur : effets visuels
Ampleur : leader international
Principaux clients : Aéroport international de Los Angeles, Nine Inch Nails, Microsoft, National Football League, Sony, Toyota, Arcade Fire et Royal Caribbean.
Réalisations marquantes : spectacle de Madonna (Super Bowl), spectacle Ode à la vie (Sagrada Familia, Barcelone), illumination du pont Jacques-Cartier, Aura (Basilique Notre-Dame), Foresta Lumina (Estrie).

Photo : Martin Girard, photographe – Eric Soulier, directeur artistique – Marilou Bergeron, coiffeuse-maquilleuse