D’ici moins de 10 ans, quelque 1,4 million de travailleurs québécois seront touchés par la robotisation et l’automatisation, nous révèle une récente étude de l’Institut du Québec. Et attention : cette menace ne vise pas seulement le travail manuel répétitif, mais aussi des emplois qui requièrent des facultés cognitives, comme radiologue, actuaire, rédacteur, analyste, ingénieur OU comptable. À ce chapitre, la firme McKINSEY estime que 60 % des professions pourraient être automatisées, à hauteur d’environ 30 % de leurs tâches.

Ainsi, au cours des prochaines années, certains travailleurs québécois seront remplacés par des machines et d’autres se verront amputer d’une partie – voire de la totalité – de leurs tâches par l’extraordinaire puissance que procure désormais la conjonction entre la capacité de calcul des ordinateurs, la mobilité et le développement fulgurant de la science des données et de l’intelligence artificielle.

En parallèle, un constat encore plus préoccupant s’impose : plus de 50 % de la population active du Québec n’atteint actuellement pas le niveau 3 en littératie. En clair, ces personnes éprouvent des difficultés à comprendre des instructions complexes (pour faire fonctionner une machine, par exemple). Autrement dit, la moitié des travailleurs du Québec ne possèdent pas les compétences de base nécessaires pour répondre aux exigences du marché de l’emploi de demain.

Michel Patry

Pour l’heure, personne ne peut prédire avec exactitude quel sera l’impact – ni même l’ampleur – de cette révolution technologique sur chacune de nos industries. Chose certaine, nul besoin d’un tsunami numérique pour comprendre que l’éducation deviendra l’atout le plus stratégique à détenir. Le Québec doit donc faire de l’éducation une véritable priorité nationale, si nous voulons tirer profit de cette transformation plutôt qu’en payer le prix.

Pour ce faire, nous devons dès maintenant nous activer à transformer notre système d’éducation afin d’anticiper les besoins futurs et de requalifier la main-d’œuvre en place. Fort heureusement, le Québec dispose de bonnes assises. Toutefois, notre système souffre d’un sous-investissement chronique depuis plusieurs années. Si nous voulons relever ce défi, nous aurons donc besoin de ressources considérables, et ce, à tous les niveaux d’enseignement : primaire, secondaire, collégial et universitaire.

Deuxième condition : nous devons développer des mécanismes qui permettront aux travailleurs d’apprendre tout au cours de leur vie active. Car elle est indéniablement révolue, cette époque où l’on pouvait décrocher un diplôme à 20 ans et surfer sur les mêmes connaissances jusqu’à sa retraite.

Dans cette perspective, les institutions d’enseignement supérieur devront s’ajuster et offrir une formation de plus en plus personnalisée et mieux adaptée à la réalité et aux besoins spécifiques des travailleurs, des organisations et des filières industrielles locales. Déjà, cet impact se fait sentir à l’échelle du pays : la demande pour les programmes courts (certificats, microprogrammes, DESS) et la formation en ligne s’est considérablement accrue au cours des dernières années. Les dirigeants désirent acquérir de nouvelles compétences et être mieux outillés pour voir venir les nouveaux enjeux. Et ils nourrissent les mêmes ambitions pour leurs employés.

Par conséquent, nous nous devons d’être beaucoup plus agiles et d’éviter que la lourdeur bureaucratique ne vienne freiner cette nécessaire transformation, et ce, tant au niveau des institutions que du gouvernement qui régit leur encadrement. À titre d’exemple, les mécanismes d’approbation pour lancer de nouveaux programmes universitaires prennent actuellement des années. Comment répondre rapidement à un nouveau besoin du marché dans un tel contexte ? Il serait déplorable de pénaliser notre économie pour des raisons purement administratives.

Plus spécifiquement, les universités devront accroître leur taux de diplomation, adapter leur offre de formation et favoriser encore plus la recherche et l’innovation. Heureusement, le Québec détient déjà une expertise fort enviable en haute technologie : intelligence artificielle, science des données, logistique, jeux électroniques, développement d’applications, chaînes d’approvisionnement… Notre plus grand défi consistera à développer de nouvelles connaissances ainsi qu’à former, à attirer et surtout, à retenir les talents dans ces domaines de pointe.

Les cégeps devront, quant à eux, développer une nouvelle offre de service pour assurer cette indispensable mise à niveau technologique de la main-d’œuvre. Il leur faudra multiplier les programmes intensifs qui favoriseront l’alternance études et stages en entreprise dans les formations techniques. Déjà, certains dirigeants d’entreprise sont contraints de recruter des opérateurs de machinerie spécialisée dans d’autres pays, alors que nous devrions pouvoir offrir ces formations plus pointues.

Au chapitre de l’enseignement primaire et secondaire, nous avons sûrement quelques questions à nous poser et des mesures plus efficientes à mettre en place pour nous assurer que nos finissants savent suffisamment lire et compter pour participer pleinement à l’économie de demain. Nous devons rapidement adopter de meilleures pratiques et les déployer à l’échelle du Québec.

La plupart de ces constats n’ont rien de nouveau. Bon nombre de politiciens connaissent et comprennent ces enjeux, mais tardent malheureusement à appliquer des mesures concrètes. En matière d’éducation, le Québec a plus que jamais besoin d’une vision globale, d’une ambition commune pour affronter cette vague de fond qui s’amène à une incroyable vitesse. C’est à cette condition que le Québec parviendra à se positionner avantageusement sur l’échiquier de l’économie numérique, sans quoi les coûts – économiques et sociaux – seront énormes. Ayons le courage d’agir maintenant pour définir notre avenir collectif! ∙