Qui sont ces missionnaires qui se comportent comme des entrepreneurs pour transformer des organisations dont ils ne sont pas propriétaires, qui conçoivent et réalisent des innovations, souvent à contrecourant ? Et comment les entreprises peuvent-elles réellement en tirer profit ?

De plus en plus de gens sont à la recherche de défis et désirent vraiment s’engager à fond dans ce qu’ils font, comme s’il s’agissait de leur propre entreprise. D’ailleurs, les défis à relever se situent parmi les facteurs les plus importants de motivation au travail. Mais qu’est-ce qui distingue réellement les intrapreneurs ? L’étude d’une centaine d’entre eux sur une trentaine d’années nous a amenés à développer une toile intrapreneuriale composée de huit dimensions qui nous apparaissent comme essentielles, quel que soit le contexte. Toutes mutuellement réciproques, les voici expliquées brièvement.

LES HUIT COMPOSANTES ESSENTIELLES DE LA TOILE INTRAPRENEURIALE

Toutes sont mutuellement interreliées, en commençant par l’engagement qui conduit à la curiosité, laquelle éveille l’intérêt pour imaginer quelque chose de mieux que ce qui existe déjà, et ainsi de suite. Il est certain que l’engagement et l’apprentissage, très axés sur la pratique, jouent un rôle capital.

Les huit composantes essentielles de la toile intrapreneuriale

Engagement

L’engagement, c’est le point de départ. Quiconque accomplit son travail sans s’interroger sur la pertinence des résultats de ses actions, sur leur utilité ou sur les besoins de l’utilisateur auxquels il s’adresse fait fausse route. Comme des missionnaires, les intrapreneurs sont des personnes très engagées dans ce qu’elles font. Ils ne cessent de s’interroger sur la raison d’être de ce qu’ils accomplissent. Ils tiennent à contribuer à une valeur ajoutée. Cet engagement marque profondément la façon selon laquelle ils abordent ce qu’ils font.

Curiosité

Tout comme l’entrepreneur, l’intrapreneur observe, interroge la nature, le pourquoi, les caractéristiques et les façons de faire du domaine. Cette personne innovante s’informe, lit, s’intéresse aux nouveautés, visite des expositions industrielles, questionne les utilisateurs des produits, évalue le pourquoi ainsi que les conséquences de l’apparition de nouveaux produits.

IntrapreneurImagination

L’intuition, la créativité et l’imagination sont des éléments capitaux dans la boîte à outils de l’intrapreneur. Celui-ci laisse libre cours à son intuition et à l’expression de son imagination sans se soucier du qu’en-dira-t-on. La peur du jugement ne fait pas partie des réflexes de l’intrapreneur. Il accueille les critiques, inévitables, comme autant de façons d’apprendre et de mieux progresser dans l’inconnu, d’améliorer ses propositions, de peaufiner ses apprentissages et de réduire les risques face à l’incertitude.

Conquête

Les innovations apportées par les personnes innovantes résultent de définitions nouvelles, souvent même de sérendipité. La valeur ajoutée de l’innovation proposée résulte de sa capacité à définir quelque chose qui n’existait pas auparavant. L’innovation est l’apanage de ceux qui se sentent à l’aise de définir des contextes nouveaux et de fonctionner hors des sentiers battus. La définition de contexte élaborée par l’intrapreneur reflète une culture de conquérant : explorer, encore explorer pour aller sans cesse plus loin.

Facilitation

Les intrapreneurs doivent trouver des alliés tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’organisation où ils évoluent. Les habiletés politiques des intrapreneurs dépassent généralement de beaucoup celles des entrepreneurs. La personne innovante accomplira peu si elle arrive difficilement à trouver des alliés tant à l’intérieur de sa propre division qu’ailleurs dans l’organisation et, si possible, à divers niveaux hiérarchiques. Certains collaborateurs deviendront des facilitateurs qui partagent la même vision et sont disposés eux aussi à s’engager et à s’impliquer à fond dans le soutien de la progression des projets.

Négociation

La question des ressources est cruciale en intrapreneuriat : ressources matérielles, financières, technologiques, mais surtout les ressources humaines hautement performantes dont doit s’entourer l’intrapreneur. En plus de négocier l’obtention de ressources, l’intrapreneur doit négocier et renégocier à divers niveaux la possibilité de donner suite à ses projets, lesquels s’éloignent souvent des normes habituelles de l’organisation où il évolue. Tout comme l’entrepreneur, l’intrapreneur aura aussi à négocier avec clients et fournisseurs…

Intrapreneur-femmeAction

Nombre d’innovateurs ne sont pas préoccupés par la mise en œuvre de leurs idées. Ce qui distingue l’intrapreneur de ces innovateurs est le fait que le plus souvent, il met en place un processus non requis par sa tâche de travail; mais il y a plus : tout comme l’entrepreneur, l’intrapreneur sait passer à l’action. Il se concentre sur les actions qui sont nécessaires pour mener à bien ses projets et obtenir des résultats tangibles. Au bout des résultats, la récolte. Il est intéressant d’observer qu’un grand nombre d’innovations consistent à rendre plus conviviale (user friendly) l’utilisation de produits déjà existants. Dans les grandes entreprises, les innovations sont souvent implantées graduellement. Les intrapreneurs s’intéressent aux retombées pécuniaires de leurs innovations. Ils voient les profits comme des moyens pour aller toujours plus loin et mieux légitimer ce qu’ils font.

Apprentissage

Cet élément revient dans toutes les dimensions d’un processus intrapreneurial. Un intrapreneur est une personne allumée qui ne cesse de réfléchir et d’apprendre. Comme il est en permanence dans une activité de défrichage, ses sens doivent demeurer en éveil. La fin d’un projet en annonce d’autres et permet généralement d’évaluer ce qui a été accompli, d’en dégager les bons coups comme les erreurs ou ce qui aurait pu être mieux fait, et on recommence.

Tout comme l’entrepreneuriat, l’intrapreneuriat deviendra pour certains un métier, un métier superposé au métier principal. Plusieurs parmi ceux qui l’ont pratiqué n’envisagent plus occuper un emploi sans le transformer.

Photos : iStock

ENTREPRISES : À VOUS DE JOUER

Les intrapreneurs se manifestent le plus souvent à contrecourant, risquant à chaque journée de travail d’être congédiés pour avoir osé sortir des cadres établis. Mais il n’est pas loin le jour où les entreprises placeront l’intrapreneuriat comme un critère essentiel de la majorité des embauches. Certaines entreprises, notamment dans le secteur des technologiques, ont déjà commencé à le faire.

Premier Tech au Québec doit son passage de PME à multinationale en grande partie à l’apport d’intrapreneurs. GE, sous la direction de Jack Welch, l’a expérimenté et a connu un succès inégalé. Transcontinental au Québec a mis en place un programme de soutien à l’intrapreneuriat qui a engendré un effet majeur sur sa transformation.

Voici trois conseils aux gestionnaires pour mieux gérer ces innovateurs au sein de leur entreprise.

1 SAVOIR JUSQU’OÙ ÉTIRER L’ÉLASTIQUE

La première activité réalisée par des intrapreneurs d’expérience lorsqu’ils rejoignent les rangs d’une nouvelle organisation consiste à identifier jusqu’où ils peuvent « étirer l’élastique »; autrement dit, jusqu’où ils peuvent aller dans l’introduction de changements ou encore quelles sont les limites à ne pas franchir. Ils arrivent à établir ces frontières par des contacts et des rencontres avec des personnes qui ont travaillé longtemps au sein de ces entreprises et qui en connaissent bien l’histoire, le personnel et la culture.

2 COMPRENDRE LE SYSTÈME IMMUNITAIRE

Toute organisation a vécu des expériences marquantes. Les personnes qui les dirigent en ont aussi vécu. Il faut savoir les identifier et les contourner. Par exemple, il est difficile de proposer à une entreprise de procéder à une nouvelle acquisition si la dernière réalisée a été un échec marquant. Il faut être imaginatif et aborder le sujet de façon différente.

3 CÉLÉBRER LES RÉUSSITES

La pratique intrapreneuriale établira mieux sa légitimité si l’on sait faire connaître les résultats obtenus et reconnaître les personnes qui ont permis de les réaliser.

POUR ALLER PLUS LOIN

  • Filion, L. J. et M.-G. Chirita (2016). Intrapreneuriat – S’initier aux pratiques innovantes.
    Montréal, Éditions JFD.
  • Filion, L. J. (2013). Innover au féminin: Savoir se dépasser – Intraprendre.
    Québec, Presses de l’Université du Québec.
  • Filion, L. J. (2012). Oser intraprendre. Ces champions qui font progresser les organisations et les sociétés.
    2e éd., Québec, Presses Inter Universitaires.

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