Ces entrepreneures œuvrent dans des domaines diamétralement opposés : l’une dirige un cabinet-conseil, l’autre gère des mégaprojets de construction. Et pourtant, Caroline Ménard et Kimberly Cosgrove misent sensiblement sur les mêmes valeurs pour inspirer leurs troupes et les inciter à se dépasser : le respect, la collaboration, la bienveillance et le désir réel et sincère d’offrir le meilleur à leurs clients.

Leaders inspirantes

Caroline Ménard

CONSEILLER EN TOUTE BIENVEILLANCE

Après des études en psychologie, Caroline Ménard entreprend sans grande conviction une maîtrise en management à HEC Montréal. « Mais là, c’est une véritable révélation ! Je réalise que ce n’est pas seulement l’être humain qui me passionne, mais tout ce qui gravite autour : les systèmes. » Par la même occasion, elle se découvre un talent certain pour l’entrepreneuriat.

« Jusqu’alors, j’avais toujours perçu le milieu des affaires comme un univers de requins malfamés, mais mon passage à HEC Montréal m’a fait réaliser que faire des affaires tout en demeurant humain était tout à fait conciliable, se rappelle la jeune entrepreneure. J’y ai aussi rencontré des gens qui sont devenus très importants dans ma vie et qui agissent encore comme mentor. » Parmi eux, Alain Rondeau, qui lui a ouvert les portes de sa spécialité : la transformation des organisations, un domaine alors en pleine émergence et pour lequel le professeur venait d’élaborer un modèle qui faisait ses preuves.
Tout au long de sa carrière, Caroline Ménard a été inspirée par son engagement au Centre d’études en transformation des organisations et par ses cours de management, qui l’ont stimulée tant sur le plan intellectuel que sur celui des valeurs. Elle en a d’ailleurs fait la pierre d’assise de Brio, une boutique de management spécialisée en stratégies et transformation des organisations qu’elle a contribué à créer en 2006 et qu’elle préside depuis novembre 2016. « Nous nous distinguons à plein d’égards des autres cabinets-conseils, soutient-elle, notamment par notre proposition : nous préconisons une démarche de coconstruction avec nos clients. Nous sommes là pour les aider à clarifier leur vision et à devenir plus performants, et ce, en toute bienveillance. Nous ne voulons pas leur imposer nos idées mais travailler avec eux à faire émerger les meilleures solutions et en faciliter l’exécution. »

CAROLINE MÉNARD

Présidente et associée, Brio Conseils
■ Maîtrise en management
(HEC 2002)
■ Baccalauréat en psychologie (Université de Montréal 1999)
■ 40 ans
■ Mariée et mère d’une fille de 5 ½ ans et d’un garçon de 3 ans
■ Prix Demers Beaulne 2017, Concours Femmes d’affaires du Québec, catégorie Entrepreneure, grande entreprise
■ Mercuriades 2018, catégorie Relève, Femme d’exception

Caroline Ménard

Consciente que son discours peut paraître assez inhabituel pour une firme-conseil, la jeune PDG ajoute : « Ça peut sembler cliché, mais pour nous, le plaisir et la passion au travail sont des priorités. C’est pourquoi nous avons aussi opté pour une structure organisationnelle qui ne valorise pas la hiérarchie, ce qui évite de créer un climat où la concurrence est fortement encouragée. Nous préférons travailler dans un esprit de collaboration, ce qui favorise non seulement l’émergence de nouvelles initiatives mais aussi un meilleur équilibre travail-famille. Même si cela s’avère un défi quotidien, nous veillons à nous entraider, car plusieurs d’entre nous avons des enfants. »
Mais c’est surtout lorsque Caroline Ménard se rappelle son plus grand défi que l’on peut mesurer l’enracinement de ses valeurs. « Maintenir le navire à flot sans procéder à aucun licenciement alors que le Québec est frappé par une récession majeure : voilà une traversée qui a été particulièrement éprouvante pour la jeune associée que j’étais devenue en 2010, reconnaît-elle. Nous avons dû faire preuve d’une grande créativité pour ne pas mettre l’entreprise en péril, ne pas renoncer à nos valeurs, garder notre monde motivé et gérer les inquiétudes… Nous avons tout fait pour réussir, car pour moi, un dirigeant ne doit pas juste engranger dans les périodes fastes : il doit aussi être là dans les moments difficiles. »

QUELQUES CONSEILS POUR INSPIRER DAVANTAGE

Interrogée sur ce que doit apporter un leader en 2018, elle répond : « Plus que jamais, les leaders doivent se mettre au service de… leurs clients, leurs employés et leurs partenaires. Ils doivent aussi savoir soutenir, être à l’écoute, faciliter les choses, soumettre leurs idées sans les imposer. Évidemment, pour adopter une telle attitude, il faut d’abord investir dans sa propre personne afin de connaître ses forces et ses zones d’ombre. Si un dirigeant n’est pas conscient de ce qu’il projette, il lui sera difficile d’inspirer qui que ce soit. »

La stratège croit également qu’il vaut mieux consacrer plus de temps à ses employés que de suivre ses états financiers. « Lorsque nous savons mobiliser nos troupes et en tirer le meilleur, les résultats viennent d’eux-mêmes, lance-t-elle. Je ne dis pas qu’il faille pour autant délaisser une saine gestion, mais il est primordial d’investir dans ses relations, surtout dans un contexte de rareté des talents. »

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BRIO CONSEILS
EN BREF

 Fondation : 2006
 Chiffre d’affaires : environ 10 M$
 Secteur d’activité : service-conseil en stratégie et transformation.
 Types de mandats : réflexion stratégique, diagnostic organisationnel et fonctionnel (RH, TI, finance, marketing, innovation), transformation culturelle et transformation numérique.
 Approche distinctive : favorise une démarche de coconstruction avec ses clients.
 Nombre d’employés : 40 (+ 20 collaborateurs externes).
 Principaux clients : Mouvement Desjardins, Énergir, Cascades, BDC, C2 International, Héma-Québec.
 Marchés : Québec, Ontario et Maritimes.

Pour Caroline Ménard, un bon leader doit également savoir mobiliser l’intelligence collective. « Toute ressource souhaite créer de la valeur au sein d’une entreprise, estime-t-elle. Si chaque fois qu’un employé lance une nouvelle idée, on lui laisse entendre qu’il déborde de ses fonctions, il finira par se contenter de faire son travail. Il est dommage d’en arriver là, car les organisations se privent alors de bonnes idées qui pourraient s’avérer gagnantes pour tout le monde. À quoi sert de dénicher les meilleurs talents si nos pratiques les empêchent de se réaliser ? »

Une erreur à ne pas commettre ? « Ne pas écouter les signaux faibles. En tant que leaders, nous avons tous des échos que nous choisissons parfois d’ignorer, explique la présidente. Dans mon cas, chaque fois que je n’ai pas réglé rapidement les petits litiges, la situation s’est envenimée. »

Une attitude à développer ? « Faire montre d’une réelle ouverture face aux idées des autres. Trop souvent, on apporte un point en réunion seulement pour se faire cautionner. Mais lorsqu’on prend le temps d’écouter tous les points de vue sans a priori, on parvient à regarder une situation sous d’autres angles et on prend de bien meilleures décisions. Accepter de se laisser influencer peut alors devenir très bénéfique et nous mener encore plus loin. »

Et où se voit la dirigeante d’ici quelques années ? « Sur le plan personnel, j’aspire à plus d’équilibre, ce qui n’est pas toujours évident avec de jeunes enfants. Pour Brio, j’aimerais que nous devenions un acteur incontournable dans notre domaine, tant sur les marchés québécois et canadien qu’européen. »

Photo : Émilie Nadeau – Illustration : iStock

Kimberly Cosgrove

BÂTIR SUR LA CONFIANCE

L’industrie de la construction compte encore très peu de femmes. Depuis plus de 30 ans, Kimberly Cosgrove y fait d’ailleurs figure d’exception. De commis de chantier à vice-présidente d’une entreprise reconnue pour la construction de nombreux immeubles de renom, cette battante a su faire sa place dans cet univers fortement dominé par les hommes. Son secret : bâtir sur la confiance, d’abord en son instinct, puis en ses capacités de créer des relations gagnant-gagnant.

L’aventure commence sur la Côte-Nord en 1992. Kimberly Cosgrove travaille comme commis sur le même chantier que son mari ingénieur. Le Québec traverse une période économique difficile et leurs patrons resserrent plus que jamais les cordons de la bourse.
« Tant qu’à subir des réductions salariales, nous avons décidé de faire le grand saut et de nous lancer en affaires en misant sur nos forces respectives : les connaissances techniques de mon mari et mes capacités organisationnelles », raconte-t-elle. Le jeune couple met donc le cap sur Montréal pour y fonder Cogela, une entreprise qui se spécialisera dans la construction de bâtiments comportant des complexités techniques.

KIMBERLY COSGROVE
Vice-présidente directrice générale, Construction Cogela
■ EMBA 2010
■ 50 ans
■ Mariée et mère de deux filles
(32 et 25 ans)

Kimberly Cosgrove

Kimberly Cosgrove y apprend alors son métier sur le tas et… en accéléré ! « Au début, j’ai dû mettre les bouchées doubles, car je devais tout assimiler en même temps. Disons que les premières soumissions m’ont causé quelques maux de tête », reconnaît-elle en riant. Mais sa détermination a eu le dernier mot : à peine deux ans plus tard, Cogela remportait le titre d’entrepreneur de l’année.

En parallèle, le couple se lie d’amitié avec des mordus de ski nouvellement embauchés par Intrawest, une entreprise qui nourrit de grandes ambitions pour le centre de villégiature Tremblant. Un premier mandat leur est alors confié : 1,5 M$ pour déménager et restaurer le Chalet des voyageurs. « Nous l’avons sorti de ses fondations et descendu jusqu’au pied de la montagne pour ensuite entièrement le restaurer », se souvient la femme d’affaires.

Ayant fait ses preuves, la jeune entreprise se voit proposer un projet encore plus important : la construction du Marriott Residence Inn, un hôtel de 98 unités avec garage souterrain et piscine extérieure. Grâce à cette réalisation de 10 M$, Cogela passe dans les ligues majeures. Au cours des dix années qui suivent, la PME enchaîne les contrats autour de la station de ski. Au total, l’entreprise a réalisé plus d’une vingtaine de projets dans ce secteur, dont la construction du Casino de Mont-Tremblant et de plusieurs grands hôtels (Quintessence, Le Westin, Hôtel Kandahar, Château Beauvallon, Lodge de la Montagne et Tours des Voyageurs 1 et 2).

CONFIRMER SES INTUITIONS

Une fois l’entreprise bien établie, Kimberly Cosgrove ressent le besoin d’ajouter de nouvelles cordes à son arc. Tout au cours de sa carrière, elle avait misé sur son instinct et sur son sens inné des affaires pour assurer la gestion et la croissance de Cogela, mais voilà qu’elle désirait se doter des meilleurs outils et améliorer ses pratiques. « Je voulais étudier à l’université, discuter de mes préoccupations avec d’autres dirigeants et apprendre de nouvelles choses, souligne-t-elle; alors, quand j’ai vu l’annonce de ce tout nouveau programme que HEC Montréal s’apprêtait à lancer, le EMBA, j’ai tout de suite voulu intégrer la première cohorte [en 2010]. »

Et qu’a-t-elle retiré de cette expérience ? « J’ai adoré ce programme, qui m’a nourrie à plusieurs égards – ressources humaines, stratégies, innovation –, mais qui m’a surtout confortée dans ce que je faisais bien d’instinct. Du coup, je réalisais que j’étais bien plus qualifiée que je ne le supposais. L’école de la vie avait aussi une valeur… » Près de 10 ans plus tard, les diplômés se rencontrent encore sporadiquement pour échanger sur leur parcours.

UN MONDE DE DÉFIS

Comment Kimberly Cosgrove a-t-elle fait sa place dans le milieu de la construction ? « Pour moi, tout est une question de respect, que l’on travaille avec des hommes ou avec des femmes, affirme-t-elle. Sur les chantiers comme au bureau, j’essaie toujours de comprendre les défis que rencontrent chacun des acteurs, de me mettre à leur place, de créer une synergie afin de tirer pleinement profit de leurs forces respectives. Je n’ai jamais joué la carte du leader qui exige; je suis plutôt un facilitateur qui incite à la collaboration. Cette attitude respectueuse m’a toujours servie, particulièrement au début, alors que j’avais tout à apprendre et à prouver. »

Un des plus grands défis qu’elle ait dû relever ? « Traverser un divorce tout en continuant de travailler avec le principal intéressé. Ce n’était vraiment pas évident, surtout au début. Il y a même des jours où je le divorcerais encore, mais c’est déjà fait, déclare-t-elle en riant. Nous avons tout de même beaucoup appris de cette situation, notamment qu’on ne gagne jamais rien dans la confrontation.

C’est d’ailleurs une attitude que nous favorisons aussi envers nos clients. Nous trouvons toujours un terrain d’entente. »

Des plans pour l’avenir ? « Ma fille et moi, on rêve de plus en plus à de nouvelles propositions pour le marché résidentiel. Qui sait où ces discussions nous mèneront ? » ∙

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CONTRUCTION COGELA EN BREF

 Fondation : 1992
 Chiffre d’affaires : entre 20 à 60 M$ par an, selon l’ampleur des projets.
 Nombre d’employés : 25
 Secteur d’activité : construction et réfection de bâtiments commerciaux, institutionnels et industriels.
 Expertise particulière : projets comportant des complexités techniques.
 Principales réalisations : hôtel boutique Le Godin (restauration-construction, 25 M$), Casino de Mont-Tremblant (LEED argent, 55 M$), Complexe sportif Claude Robillard (réfection des bassins olympiques, 15 M$), Édifice HEC Montréal – Pavillon Decelles (réaménagement, 16 M$), Aéroport de Montréal (salons VIP et agrandissement, 34 M$).
 Valeur globale des réalisations : 375 M$

Photo : Émilie Nadeau