Ils ont étudié pour devenir flûtiste, pianiste et chef d’orchestre. Ils habitent aujourd’hui l’Australie, le Canada et les États-Unis, d’où ils dirigent la destinée d’orchestres symphoniques. Voici le parcours tout sauf « classique » de trois musiciens devenus gestionnaires dans le domaine de la musique classique.

SOPHIE GALAISE

DE FLÛTISTE EN ALLEMAGNE À PDG EN AUSTRALIE

Sophie GalaiseVéritable globe-trotter, Sophie Galaise n’a pas encore 18 ans quand elle quitte le Canada pour devenir flûtiste dans un orchestre symphonique en Allemagne. Après un doctorat en musicologie à l’Université de Montréal, elle délaisse son instrument pour entreprendre – avec tout autant de passion et de détermination – une carrière en gestion. Depuis plus de 20 ans, elle cumule les bons coups à la tête de formations musicales situées aux quatre coins du globe et fait ainsi sa marque sur la scène internationale.
En 2013, au terme d’un très long processus qui s’échelonne sur huit mois, un chasseur de têtes la recrute parmi 67 candidats pour diriger l’Orchestre symphonique du Queensland (QSO), dans le nord-est de l’Australie. Avec son conjoint et ses enfants, elle part alors découvrir The Lucky Country. En moins de trois ans, elle fait croître les revenus du QSO de deux millions de dollars et les commandites de 50 %, un record, pour cet orchestre d’État qui rejoint 1,6 million de spectateurs par année. Si bien qu’en 2015, Sophie Galaise figure parmi les 100 femmes les plus influentes d’Australie. Forte de ce succès, elle se voit offrir au printemps dernier le poste de présidente-directrice générale de l’Orchestre symphonique de Melbourne (MSO).
Considéré comme l’un des 20 meilleurs orchestres symphoniques du monde, le MSO dispose d’un budget annuel de 30 millions de dollars australiens, soit plus que ses homologues montréalais et torontois. Cette organisation, qui compte 100 musiciens et 50 employés administratifs, donne 170 concerts par année.

« À titre de PDG, toute la responsabilité de l’organisation repose sur mes épaules : budget, programmation artistique, ressources humaines, collectes de fonds, rayonnement, tournées… Et comme l’Orchestre se produit partout dans le monde, je suis constamment en déplacement, souligne Sophie Galaise. J’ai d’ailleurs commencé à exercer mes fonctions à Shanghai, en Chine, lorsque l’Orchestre y était en résidence. Nous sommes en train de finaliser deux importantes tournées en Europe et en Asie. »

Flèche droite blanche

EN BREF

  • 53 ans, née à Montréal
  • Mère de deux enfants
    (22 et 20 ans)
  • Habite à Melbourne, en Australie
  • PDG de l’Orchestre symphonique de Melbourne
  • EMBA (2012)

Pourquoi avoir fait des études en gestion alors qu’elle occupait déjà d’importants postes de direction ? « Je sentais le besoin d’acquérir de nouveaux outils, d’en apprendre davantage sur les meilleures pratiques dans différents domaines, précise Sophie Galaise. Au-delà des connaissances que le MBA exécutif m’a permis d’acquérir, son apport le plus significatif a été de me permettre d’intégrer une cohorte de dirigeants issus de tous les horizons.
Je m’y suis fait là un réseau d’amis pour la vie avec qui j’échange encore sur mes préoccupations professionnelles. Lorsqu’on occupe un poste de haute direction, on peut facilement se sentir isolé. Pouvoir discuter ouvertement avec d’autres décideurs peut alors s’avérer un précieux acquis. »
Considère-t-elle qu’il soit nécessaire d’avoir une formation en musique pour occuper un poste de direction dans cette industrie ? « Ce n’est pas indispensable, mais c’est un atout considérable. Connaître la musique nous permet d’éviter bien des pièges et des erreurs. À titre d’exemple, si un chef d’orchestre vous propose de produire la Symphonie no 8 de Mahler, il vaut mieux savoir que cette œuvre requiert la participation d’environ 1000 musiciens et choristes, histoire de respecter son budget ! » précise-t-elle en riant.

« JE ME RÉJOUIS QU’AU CANADA, LE GOUVERNEMENT FÉDÉRAL ACTUEL PRIVILÉGIE À NOUVEAU LES ARTS, ET J’OSE ESPÉRER QUE LE GOUVERNEMENT DU QUÉBEC SUIVRA CETTE TENDANCE. »

Lorsqu’on lui demande quel est le plus grand défi que doit relever l’industrie de la musique classique, Sophie Galaise répond sans hésiter : « Demeurer actuelle et accessible. Au fil des ans, j’en suis venue à la conclusion qu’un orchestre symphonique doit être engagé dans la communauté et doit devenir un champion de l’éducation musicale : défendre l’enseignement de cette discipline dans les écoles, être des ambassadeurs pour démocratiser la musique classique et sensibiliser la population. Cela ne peut être que bénéfique, car plusieurs études montrent que les sociétés où la musique fait partie du curriculum scolaire sont moins violentes, plus équilibrées et plus heureuses. »

MARIE-JOSÉE DESROCHERS

DE LA LEÇON DE PIANO AU FAUTEUIL D’ORCHESTRE

Après avoir obtenu une maîtrise en interprétation de piano à l’Université de Montréal, Marie-Josée Desrochers enseigne pendant dix ans et lance ensuite sa propre école de musique. Bien que cette aventure lui révèle alors des aptitudes et de l’intérêt pour la gestion, l’échec qu’elle essuie lui apprend ses premières bases de marketing et surtout, qu’elle est prête à amorcer un changement de carrière qui la mènera vers la gestion. Elle entreprend alors un D.E.S.S. en gestion des organismes culturels. Un choix judicieux qui lui permet notamment de faire son entrée à l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) en 1997 au sein de l’équipe des communications, puis, en 1999, de devenir directrice, Marketing et communications. Depuis plus d’une quinzaine d’années, elle gravit les échelons de cette organisation, qui soutient le plus prestigieux orchestre symphonique du Canada.

Marie-Josée Desrochers

« Mes débuts ont été marqués par les années difficiles de l’OSM : le départ de Charles Dutoit et une longue négociation syndicale qui s’est soldée par une grève, raconte Marie-Josée Desrochers. Puis, le vent a tourné avec l’arrivée du maestro Nagano, ce qui nous a conduits à l’ouverture de la Maison symphonique. » La gestionnaire a d’ailleurs joué un rôle très actif dans cette importante restructuration. On lui doit notamment la refonte de l’image de marque de l’Orchestre, les efforts pour rajeunir la clientèle et la stratégie de communication visant à appuyer un rapprochement avec la communauté. Si bien que, lorsqu’on inaugure la Maison symphonique, le grand public aime déjà sa « nouvelle maison », comme en témoignent les 20 000 personnes qui participent aux portes ouvertes. En 2011, on lui propose la direction du secteur artistique. Pendant cinq ans, elle développe, restructure et veille à la planification des concerts, des partenariats et des tournées. Elle met également en place la stratégie multimédia de l’entreprise. En parallèle, la gestionnaire complète un EMBA à HEC Montréal.
L’an dernier, Marie-Josée Desrochers obtient une nouvelle promotion : nommée chef de l’exploitation, elle supervise désormais les opérations de l’organisation – activités artistiques, communications-marketing, vente et service à la clientèle, commandites, collecte de fonds… « L’OSM, c’est une PME dont le budget annuel se chiffre à 30 millions de dollars, qui embauche quelque 50 employés et 90 musiciens travailleurs autonomes, et qui rejoint un public de plus de 200 000 personnes chaque année », précise Marie-Josée Desrochers.
Que lui a apporté son MBA exécutif ? « Ce programme m’a permis d’élargir ma boîte à outils, de me dépasser, de valider ce que je faisais d’instinct, explique t-elle. Il suscite des réflexions, des remises en question, ce qui est très sain pour un gestionnaire. Il donne également lieu à de riches échanges entre dirigeants. Même si on évolue dans des sphères différentes, on a beaucoup à s’apporter mutuellement. »

Est-il nécessaire d’avoir une formation en musique pour occuper un poste de gestion dans cette industrie ? « Je crois que, peu importe le secteur dans lequel on évolue, si on n’a pas de sensibilité pour le produit que l’on défend, ça ne peut pas fonctionner, soutient Marie-Josée Desrochers. Cette sensibilité nous aide à mieux comprendre ce que notre produit peut apporter comme valeur ajoutée à un client, un donateur, un partenaire, etc. Maintenant, est-ce que mes connaissances en musique m’aident pour établir des ponts ? Absolument. À ce chapitre, Laurent Lapierre, professeur à HEC Montréal, disait toujours : “On dirige comme on est, avec notre bagage et nos connaissances”. C’est pourquoi il est aussi essentiel de se connaître soi-même que de posséder des outils pour développer ses talents. La gestion, c’est un rendez-vous avec soi. »

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EN BREF

  • 48 ans, née à Joliette
  • Mariée et mère de deux filles
    (22 et 18 ans)
  • Habite à Montréal, au Canada
  • Chef de l’exploitation, Orchestre symphonique de Montréal
  • D.E.S.S. en gestion des organismes culturels (1997) et EMBA (2014)

ARMANDO TORRES-CHIBRÁS

DE LA DIRECTION À LA GESTION D’ORCHESTRE POUR CHANGER LE MONDE

ARMANDO TORRES-CHIBRÁSTout au long de sa carrière, Armando Torres-Chibrás a partagé son temps entre la direction d’orchestre symphonique et la gestion d’organismes culturels. Ce chef d’orchestre est animé par deux grandes passions : la musique classique et son immense pouvoir de transformation sur la société, et plus particulièrement, sur la jeunesse.
Depuis janvier 2016, il vit au Texas, où il mène de front deux projets : la restructuration du programme d’études des cinq orchestres qui font la fierté de la Pershing Middle School, une école secondaire privée de Houston, et la mise en œuvre d’un projet dans la péninsule de Basse-Californie du Sud, au Mexique, qui vise à la fois la formation d’un orchestre symphonique professionnel et la mise sur pied d’un programme de développement social. Inspiré du modèle El Sistema implanté au départ au Venezuela, ce programme vise à initier les enfants les plus démunis à la pratique de la musique classique tout en les sortant de la rue. « El Sistema a fait ses preuves dans plusieurs pays du monde. En plus d’engendrer de grands musiciens, il a changé la vie de milliers d’enfants, car l’apprentissage de la musique permet de leur transmettre bien plus que des notions techniques, soutient Armando Torres-Chibrás : il les aide à développer certaines compétences qui leur serviront toute leur vie. Je pense notamment à la persévérance, à la discipline, à l’écoute et au respect de l’autre, ce qui, au final, aura une incidence directe sur leur réussite scolaire et, par conséquent, sur le taux de pauvreté, de violence et de criminalité de la société. »

« LA MUSIQUE AGIT COMME UN BAUME SUR L’ÂME : ELLE NOUS TRANSFORME, NOUS TOUCHE. C’EST CETTE CONTRIBUTION QUE JE VEUX APPORTER À LA SOCIÉTÉ. »

En créant un orchestre permanent en Basse-Californie du Sud, le directeur cherche à procurer plus de stabilité à son école de musique, mais aussi à assurer la qualité du programme offert. « Les musiciens professionnels partagent leur temps entre les répétitions de l’orchestre et l’enseignement de la musique, qui contribue à former une relève, explique Armando Torres-Chibrás. Pour ma part, ce travail me permet de me développer autant à titre de chef d’orchestre que de gestionnaire dans le domaine de la musique classique. »
Un plan de carrière qu’il a d’ailleurs poursuivi toute sa vie. Ce globe-trotter étudie d’abord la direction d’orchestre aux Pays-Bas; il fait ensuite un D.E.S.S. en gestion des organismes culturels à HEC Montréal (1991), puis un doctorat en direction d’orchestre à l’Université du Missouri en 1995. « Ce parcours m’a permis d’acquérir des connaissances et de développer des compétences qui m’ont notamment amené à enseigner la gestion à des dirigeants d’organismes culturels au Mexique et à participer à l’élaboration de politiques culturelles pour le gouvernement de Vincente Fox, relate Armando Torres-Chibrás.

En parallèle, le maestro poursuit ses activités artistiques en dirigeant plusieurs orchestres symphoniques, dont l’Orchestre symphonique national du Mexique et l’orchestre Carlos Chávez Youth Symphony, figure emblématique du mouvement El Sistema au Mexique.
En 2001, on lui offre de devenir le coordonnateur national des 120 orchestres de jeunes du Mexique. Ce poste, qu’il occupera jusqu’en 2004, lui donne accès à l’imposant univers du mouvement El Sistema sur la scène internationale et lui inspire la mise sur pied de son projet actuel dans la péninsule de Basse-Californie du Sud.

Flèche droite blanche

EN BREF

  • 57 ans, né à Mexico
  • Marié, sans enfant
  • Habite à Houston (Texas),
    aux États-Unis
  • Chef d’orchestre, directeur
    des orchestres à Pershing Middle School (Houston, Texas),
    fondateur et directeur musical de l’Orchestre philharmonique de la Basse-Californie du Sud (Mexique)
  • D.E.S.S. en gestion des
    organismes culturels (1992)