Où en est le Québec en matière de développement durable ? Quels sont les enjeux de l’heure ? Les avancées réalisées ? Que nous reste-t-il à améliorer ? Trois acteurs de la première heure tracent le bilan de ce difficile équilibre à atteindre entre les considérations économiques, sociales et environnementales.

DE CHERCHEUR À COMMISSAIRE

PAUL LANOIE, commissaire au développement durable
Bureau du vérificateur général du Québec

 59 ans Ph. D. en économie 1989, Université Queen’s
 M. Sc. en économie appliquée 1984, HEC Montréal
 Récipiendaire du prix du Meilleur article de la décennie (2018) de la revue Academy of Management Perspectives pour « Does It Pay to Be Green? A Systematic Overview »

Paul LanoiePaul Lanoie s’intéresse aux questions environnementales depuis plus de 25 ans. Tout d’abord à titre de professeur-chercheur à HEC Montréal, où il figure parmi les précurseurs en matière de développement durable (DD); puis, depuis 2016, à titre de commissaire au développement durable au Bureau du vérificateur général du Québec.
Ce poste a été créé pour s’assurer que la Loi sur le développement durable soit bien appliquée et que ses objectifs soient atteints. Très ambitieuse, cette loi, dont le gouvernement du Québec s’est doté en 2006, édicte que toute l’administration publique prenne un virage qui favorise un développement où l’on concilie à la fois l’économique, le social et l’environnemental, ce qui constitue le fondement même du développement durable.
Son constat après trois ans : « Bien que nous nous soyons donné un cadre d’action assez structuré et mobilisateur, il reste que les initiatives en DD reposent essentiellement sur la bonne volonté des individus, déclare Paul Lanoie. Résultat : certains ministères et organismes ont pris le virage avec enthousiasme, d’autres sont plus à la traîne. Si le gouvernement du Québec souhaite que la population emboîte le pas, il doit, à mon avis, être le premier à donner l’exemple. Or, je ne suis pas certain que l’administration publique québécoise observe toujours les meilleures pratiques en matière de DD. »

quote noireTOUT AU COURS DE MA VIE, JE N’AI JAMAIS VOULU OPTER POUR LA CARTE DE LA MORALISATION POUR SUSCITER LE CHANGEMENT EN MATIÈRE DE DD. J’ESSAIE PLUTÔT D’ÊTRE INSPIRANT.quote droite

Il semble donc que la bonne volonté ne suffise pas pour induire le changement nécessaire. « Ce n’est assurément pas assez pour atteindre les cibles que nous nous sommes fixées en matière de réduction des gaz à effet de serre (GES), convient le commissaire. Il nous faudra peut-être adopter des mesures plus incitatives ou coercitives pour changer les comportements, comme nous l’avons fait pour réduire le tabagisme ou la conduite en état d’ébriété. »
Quels sont, à son avis, les grands enjeux en matière de DD ? « Il y a définitivement la question des changements climatiques, qui imposent déjà des coûts à la société, affirme-t-il. On le constate avec les inondations de plus en plus dévastatrices, les incendies de forêts de plus en plus fréquents, les canicules qui causent des décès prématurés… Les conséquences de ces changements sont manifestes et il nous faut bouger pour les contrer. »
Autre enjeu qui le préoccupe : la qualité de l’air. « Non seulement bon nombre d’études font déjà le lien entre la qualité de l’air et divers types de maladies comme l’asthme et l’emphysème, mais d’autres commencent à révéler des impacts possibles sur les capacités intellectuelles et la santé mentale, ce qui est très préoccupant », soutient-il.
Un souhait « vert » ? « J’aimerais que nous développions tous le réflexe de penser aux conséquences de nos gestes sur l’environnement, répond Paul Lanoie. Par exemple, éviter de gaspiller l’électricité et l’eau potable, malgré leur grande abondance au Québec. Par ricochet, plus nous réussirons à réduire notre consommation électrique, plus nous en aurons à vendre à nos voisins, qui pourront alors adopter une énergie plus propre. Le Québec a vraiment tout en main pour contribuer à “verdir” les sources d’énergie. » ∙

COMME À LA MAISON

JOSÉE DUPLESSIS, directrice générale, Maison du développement durable

 50 ans  EMBA 2016

Josée Duplessis« Sociologue de formation et gestionnaire de métier », Josée Duplessis dirige la Maison du développement durable (MDD) depuis août 2018. Après une incursion de huit ans en politique municipale au cours de laquelle elle a présidé le comité exécutif de la Ville de Montréal et agi à titre de responsable des espaces verts et du développement durable, elle entreprend le programme de EMBA à HEC Montréal. « Après ma vie d’élue, je me demandais que faire de mon bagage professionnel, comment l’organiser pour donner plus de sens et de valeurs à ma vie, explique-t-elle. Ce programme m’a aidée à faire le lien entre mes expériences passées et mes aspirations. » En cours de formation, le développement durable s’est véritablement imposé.
« Quelques années plus tard, lorsque je suis arrivée à la MDD, j’ai eu l’impression d’être enfin à la maison, poursuit-elle. Ce poste s’inscrit en lien direct avec mes valeurs et mon parcours professionnel. Je suis une environnementaliste très pragmatique : c’est beau de rêver, mais il faut que les projets soient réalisables et viables à long terme. Ici, j’ai la chance de consolider un rêve un peu fou, mais aussi de travailler à sa pérennité. Au quotidien, on s’applique à faire évoluer cet espace pour que, dans 25 ans, ce lieu phare du développement durable rayonne toujours. »
Premier bâtiment certifié LEED Platine Nouvelle construction au Québec, la MDD est l’œuvre de huit organisations engagées dans la promotion du développement durable, dont Amnistie internationale, Équiterre, Option consommateurs, le Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement du Québec et Vivre en Ville. « Une belle gang de passionnés qui ont décidé de cohabiter pour créer de la synergie et avoir un plus grand impact social dans leurs projets, explique la directrice générale. Notre modèle d’affaires repose sur un concept de propriété collective : nous partageons des ressources communes qui peuvent aussi s’avérer des centres de profits. » Chaque année, plus de 60 000 personnes franchissent le seuil de la Maison du développement durable pour assister à une conférence de presse, un lancement de livre, une activité de conscientisation… Tous les locaux étant loués, la direction travaille actuellement sur un plan de développement.

quote noire JE NE CROIS PAS QUE L’ON PUISSE TRAVAILLER EN DD SANS PARTAGER LES VALEURS QUI S’Y RATTACHENT. IL NE FAUT PAS NON PLUS EN FAIRE UNE RELIGION. JE MISERAIS PLUTÔT SUR L’EXEMPLARITÉ.quote droite

Où en est le Québec en matière de DD ? « Plusieurs organisations n’en sont encore qu’au discours, alors que d’autres ont amorcé de belles transformations, souligne Josée Duplessis. Pensons aux épiciers qui vendent des légumes moches et qui nous permettent d’apporter nos contenants : on sent une réelle volonté de changement. Prises individuellement, ces initiatives peuvent sembler mineures, mais les petits gestes en inspirent souvent de plus grands. »
Où manquons-nous le plus de cohérence ? « Probablement dans le développement immobilier, qui chasse les résidents d’un quartier pour les remplacer par des investisseurs mieux nantis. Comme le développement durable a également une dimension sociale, on réussit mal cette transition. Par conséquent, se loger en ville coûte de plus en plus cher et ce phénomène a aussi un impact énorme sur notre environnement. »
Qu’espère-t-elle voir s’améliorer ? « Le climat social. On a le jugement facile, au Québec. En innovation, il faut se donner le droit à l’erreur. Il est possible qu’une entreprise n’arrive pas à s’améliorer du premier coup. Le véritable échec, ce n’est pas tomber : c’est ne pas réussir à se relever. Au Québec, on ne permet pas à nos entreprises de faire des erreurs. Trop de commentateurs cherchent la bête noire, et encore plus depuis l’avènement des réseaux sociaux. Il nous faut davantage miser sur les bons coups, nous donner des objectifs réalistes et être le plus cohérents possible. » ∙

CAP SUR LE VERT !

GILDAS POISSONNIER, directeur, Développement durable
et finance responsable, Mouvement Desjardins

 41 ans  MBA 2007, HEC Montréal
 Génie agronomique, AgroParisTech – Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement 2000

Gildas PoissonnieTout juste diplômé en génie agronomique à Paris – et déjà préoccupé par l’environnement –, Gildas Poissonnier met le cap sur le monde pour participer à plusieurs projets agricoles, notamment au Nicaragua et en Thaïlande. En 2007, il s’installe à Montréal, où il entreprend un MBA intensif à HEC Montréal. « On assistait alors à une première vague en développement durable : tous les grands cabinets de consultation initiaient des pratiques dans le domaine », se remémore-t-il. Dans la foulée, Deloitte le recrute pour intégrer une nouvelle équipe spécialisée en DD et changements climatiques. Pendant onze ans, il accompagnera les entreprises sur ces questions.
« Au départ, notre travail consistait surtout à expliquer les concepts aux décideurs ; puis, graduellement, nous les avons aidés à élaborer et à déployer des stratégies, raconte-t-il. Si bien qu’avec le temps, notre métier s’est professionnalisé. Depuis quelques années, les grandes organisations ont même commencé à créer des postes dans ce domaine et à faire de la formation. » Dans cette mouvance, Gildas Poissonnier s’est vu offrir, en février 2019, la direction du développement durable et de la finance responsable au Mouvement Desjardins.
« J’ai saisi une très belle occasion de joindre une équipe sérieuse qui croit vraiment en ces valeurs et qui, par surcroît, est fortement soutenue par sa haute direction, une condition essentielle pour jouer un rôle stratégique en développement durable, affirme Gildas Poissonnier. Malheureusement, encore trop d’experts en DD doivent prendre leur bâton de pèlerin dans leur propre organisation. Personnellement, j’aspirais davantage à un rôle d’accompagnement, de réalisation et d’exécution. »
Rappelons que dans la foulée des Accords de Paris, en décembre 2017, Desjardins a décidé de prendre en considération les facteurs ESG (environnement, social, gouvernance) dans toutes ses décisions d’affaires. Le travail de Gildas Poissonnier consiste donc essentiellement à soutenir le Mouvement dans l’intégration progressive de ces enjeux et le développement de produits de finance responsable. Ainsi, son équipe prend régulièrement des mesures visant à réduire et à compenser l’empreinte carbone du Mouvement, qui est carboneutre depuis 2017.

quote noire IL Y A ENCORE BEAUCOUP DE CONSCIENTISATION À FAIRE EN MATIÈRE DE DÉVELOPPEMENT DURABLE. NOUS SOMMES LOIN D’ÊTRE TOUJOURS COHÉRENTS DANS NOS CHOIX, TANT PERSONNELS QU’ORGANISATIONNELS.quote droite

En parallèle, des initiatives très concrètes sont aussi mises de l’avant : bannissement des bouteilles de plastique à l’échelle de l’organisation depuis janvier 2019 et incitatifs pour encourager les employés à utiliser les transports alternatifs. Ces mesures peuvent se traduire par du soutien pour favoriser le déplacement actif (douches, remplacement d’espadrilles), le covoiturage (plateforme électronique, stationnements privilégiés) ou encore le transport en commun (allocation).
L’expert a-t-il l’impression que le Québec a vraiment pris un virage vert ? « Depuis deux ou trois ans, le mouvement s’accélère, note-t-il. Les entreprises consacrent de plus en plus d’efforts et d’investissements en DD. Ce type de réflexion prend davantage d’importance au plan stratégique. »
Toutefois, le développement durable est une danse qui s’exécute à trois entre la société civile – groupes de pression, citoyens et consommateurs –, l’administration publique et le secteur privé. Si l’un des danseurs marche sur les pieds des autres, le résultat ne sera pas très concluant, et encore moins cohérent. Ainsi, on observe parfois un certain décalage entre les aspirations et le comportement du consommateur, qui n’est pas forcément prêt à payer davantage pour un produit plus vert. Cette dichotomie contraint souvent les entreprises à faire plus « avec pas plus ». « En cela réside l’art du DD : faire aussi bien – voire mieux – que les autres en intégrant des attributs environnementaux à ses produits sans pour autant en augmenter le prix, souligne Gildas Poissonnier. Pour réussir ce tour de force, il faut souvent miser sur l’innovation. »
Quel est, selon lui, le plus grand fléau de notre planète ? « La consommation de masse, qui nous contraint souvent à faire des choix insensés, déplore-t-il. Plus que jamais, on évolue dans une logique d’obsolescence programmée et de marketing qui valorise sans cesse la toute dernière version. Fondamentalement, je crois que c’est cet engrenage systémique qui fait le plus de tort à nos écosystèmes. » ∙

Illustration : iStock – Photo : Émilie Nadeau, photographe – Eric Soulier, directeur artistique